La cigarette électronique JUUL fait craindre le pire

En un an à peine, la cigarette électronique JUUL s’est imposée sur le marché américain avec des ventes de 1,3 milliard de dollars américains.
Photo: Steven Senne Associated Press En un an à peine, la cigarette électronique JUUL s’est imposée sur le marché américain avec des ventes de 1,3 milliard de dollars américains.

À peine arrivée au Canada, la vapoteuse américaine de marque JUUL, à l’origine aux États-Unis d’une épidémie de vapotage chez les jeunes, souvent d’âge mineur, inquiète déjà les défenseurs de la santé publique, qui craignent la reproduction du même scénario ici.

La Food and Drug Administration (FDA) a d’ailleurs apporté de l’eau à leur moulin mercredi en lançant une offensive, qualifiée d’« historique » par l’agence, contre le fabricant de cette cigarette électronique très prisée des jeunes, contre les autres fabricants de cigarettes électroniques et contre tous leurs distributeurs à travers le pays. La FDA leur demande de cesser et de prévenir la vente auprès des jeunes consommateurs et, surtout, exige qu’ils cessent d’offrir des produits à vapoter aux saveurs attirantes, comme la vanille, la mangue ou le concombre, des saveurs actuellement offertes dans les rares commerces vendant ce produit à Montréal, a constaté Le Devoir.

« Santé Canada est très préoccupé par le pouvoir d’attraction de tous les produits de vapotage auprès des jeunes, incluant le JUUL », a indiqué Marie Sindy Souffront, porte-parole du ministère fédéral de la Santé. « La loi actuelle interdit la vente et la promotion de vapoteuses dont le design peut les rendre attrayantes pour les jeunes. Ces règles interdisent d’ailleurs, au Canada, les pratiques commerciales utilisées par les compagnies de vapoteuse aux États-Unis, et nous leur demandons de se conformer aux lois canadiennes en la matière. »

En un an à peine, la cigarette électronique JUUL s’est imposée sur le marché américain avec des ventes de 1,3 milliard de dollars américains, soit plus du double des ventes générées par l’ensemble du secteur entre août 2017 et août 2018, selon des données compilées par Wells Fargo. Le dispositif, qui ressemble à une clé USB, trouve un écho favorable chez les jeunes en raison de sa forme, des saveurs offertes, mais également de campagnes de marketing ciblées sur les réseaux sociaux qu’ils aiment fréquenter, dont Instagram et Snapchat.

La prolifération du produit a forcé la FDA à déclencher une riposte sans précédent. Mercredi, l’agence a envoyé plus de 1300 lettres d’avertissements et amendes à des distributeurs ayant vendu des produits de vapotage à des mineurs à la grandeur des États-Unis dans les derniers mois. L’agence a donné également 60 jours aux fabricants de ces produits pour qu’ils lui exposent leur plan pour réduire leurs ventes auprès des jeunes et pour éliminer les saveurs recherchées par ces derniers. « Les signes sont évidents : la cigarette électronique a atteint des proportions épidémiques chez les jeunes », a indiqué Scott Gottlieb, commissaire à la FDA, en parlant de mesures urgentes et nécessaires pour s’attaquer à un danger « évident et très contemporain ».


Sur le marché canadien, la compagnie JUUL se présente comme un outil visant à aider les fumeurs à lutter contre le tabagisme, a indiqué il y a quelques jours la compagnie par voie de communiqué. L’entreprise rappelle par ailleurs que son produit est « exclusivement réservé aux fumeurs adultes et doit être maintenu hors de portée des mineurs et des non-fumeurs ».

Au Canada, en 2015, 26 % des jeunes de 15 à 19 ans ont essayé une cigarette électronique, selon Santé Canada, ce qui tend à démontrer que le vapotage est en train de s’installer dans les milieux scolaires et autres espaces destinés à la jeunesse comme un geste d’émancipation et de transgression, au même titre que le tabac à une autre époque. Quelque 30 % des 20 à 24 ans en sont également adeptes. Au-delà des saveurs attirantes, la vapoteuse JUUL s’accompagne d’un ensemble d’accessoires, offerts dans les commerces en ligne, permettant le la personnaliser avec des images puisant dans les registres de la révolte, de l’enfance, de l’adolescence et des icônes de la culture populaire qui y sont associées. Mercredi, sur Amazon, il était possible de mettre sa vapoteuse aux couleurs des séries télévisées Rick et Morty, Bob l’éponge, des films d’animation d’Hayao Miyazaki ou de quelques marques populaires de vêtements sportifs.

« Voilà un autre gadget qui fait son apparition en annonçant la création d’un autre problème que le système de santé va devoir régler », a indiqué au Devoir Mahmoud Rouabhia, professeur à la Faculté de médecine dentaire de l’Université Laval. En 2016, une de ses études a mis en lumière l’impact négatif de la cigarette électronique sur la santé buccale. « Ce produit n’est pas sans risque pour la santé et il ne faut surtout pas qu’il se banalise ou devienne attractif chez les jeunes qui sont attirés par la nouveauté et le sont sans avoir conscience des dangers. »

« On est en train de nous refaire le coup de la cigarette légère pour arrêter de fumer, résume pour sa part Claire Harvey, porte-parole du Conseil québécois sur le tabac et la santé, et c’est ce qui est inquiétant. Le format de cette vapoteuse fait que les jeunes peuvent l’utiliser à l’insu de leurs parents, en faisant passer ça pour une clé USB. Le marketing qui les cible sur les réseaux sociaux est également très difficile à contrôler », ce qui favorise son implantation auprès des jeunes consommateurs.

En mai dernier, une nouvelle loi fédérale sur le tabac et les produits de vapotage a été adoptée. Elle étend aux cigarettes électroniques l’interdiction de vente aux mineurs et celle de la publicité ou du design pouvant les cibler directement. Par ailleurs, Santé Canada souhaite mettre en place dans les prochains mois un programme « d’événements de marketing expérientiel » à l’échelle nationale pour informer les jeunes Canadiens sur les « produits de vapotage qui libèrent de la nicotine dans l’organisme ». Ces « événements » vont « utiliser des technologies ou des moyens nouveaux et novateurs qui plairont aux jeunes », indique l’appel d’offres lancé il y a quelques semaines par le ministère de la Santé.

2 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 13 septembre 2018 07 h 48

    Pas de caprices...

    Nos vieux pouvaient fumer le tabac en masse mais nos jeunes ne peuvent poas vapoter, ce qui n'est pas aussi...correct. Les mauvaises habitudes ne sont donc plus...à la mode.

  • Christophe Huss - Abonné 13 septembre 2018 14 h 35

    Du bon usage de la sémantique

    "Pas de caprices" ? Mettons sur le compte de la candeur une certaine nonchalence par rapport à des sujets gravissimes.
    Puisque je n'ai aucune raison de croire que ce commentaire est malveillant ou piloté par l'industrie du tabac, je souhaite réagir sur le terrain des vrais mots, de la sémantique.

    - Fumer n'est pas une "mauvaise habitude" c'est une maladie qui tient de l'addiction.
    - L'utilisation des mots 'caprices" et "mode" est hors de propos.
    - Si "vos vieux" pouvaient fumer en masse c'est parce que les ravages mortifères du tabac étaient d'abord inconnus, puis cachés au public,

    Il n'y a pas à invoquer de jugement moral sur ce qui serait "correct" ou à induire une minoration de l'acte de vapoter par rapport à celui de fumer. Ce qui est en cause ici est l'attaque ciblée par des marchands sur des personnes vulnérables en phase d'expérimetation (adolescents).
    La vigilence et l'action des pouvoirs publics est de mise lorsque des marchands ciblent sciemment des mineurs en position vulnérable pour les piéger et les rendre "addict". On signale que la nicotine est le principe actif de l'addictivité.
    On rappellera le cas de ces fameuses boissons alcoolisées de supermarchés et de leur marketing si ciblé. Il aura fallu un décès pour ouvrir les yeux...

    En résumé, très loin des "caprices et modes" nous sommes dans l'équivalent d'un simulateur de vol pour des apprentis pilotes, puisque l'enjeu du matraquage de la cigarette électronique chez les jeunes est d'inculquer le geste et la molécule nicotine. Le schéma est de les mener à la "vraie" cigarette car le marché-cible des cigarettiers est le marché 15-20 ans qui forge d'addiction tenace.

    PS C'est la société au complet qui ramasse à terme la facture des addictions. Le directeur de la santé publique en 2014 a estimé que chaque baisse de 1 % du taux de tabagisme au Québec se traduit par une économie annuelle de 41 millions de dollars en frais de soins de santé et de 73 millions de dollars en coûts indirects.