Le bout du monde est au bout de la route, à Kégaska

Panneau signalant la fin de la route 138 à Kégaska. Après, pour aller plus à l’est, il faut prendre le bateau ou l’avion.
Photo: Monique Durand Panneau signalant la fin de la route 138 à Kégaska. Après, pour aller plus à l’est, il faut prendre le bateau ou l’avion.

Il y a toutes sortes de bouts du monde. Mais, tous, ils dépaysent. Ils sont proches ou lointains et n’appartiennent qu’à celui ou celle qui croit les atteindre. À chacun ses bouts du monde. Ceux de notre collaboratrice Monique Durand se trouvent au nord. Elle nous propose cet été une série de bouts du monde cueillis au fil de ses voyages au nord du Québec et au Labrador.

Au bout du bout de la route, il est un simple panneau de signalisation où apparaît le mot « FIN ». Les touristes, les curieux, parfois émus, vont photographier les trois lettres en question juste pour toucher le bout, le bout du monde su, mesuré, domestiqué. Il y a quelque chose qui fascine, qui mystifie, dans ce mot marquant la limite. Limite ? Alors que s’ouvre l’immensité des eaux ? Car la route 138 vers l’est se termine le nez dans les vagues du golfe du Saint-Laurent. Après, si vous souhaitez poursuivre vers l’est, vous avez le choix : le bateau ou l’avion.

Juste avant les trois lettres, il y a la petite communauté anglophone de Kégaska, située à une soixantaine de kilomètres à l’est de Natashquan. C’est l’entrée ouest de la Basse-Côte-Nord. Ce village d’à peine 150 habitants est devenu la nouvelle frontière entre le connu traversé par la route et l’inconnu nimbé de mystère.

Kégaska vit de la pêche au crabe et du va-et-vient des passagers qui embarquent sur le Bella Desgagnés pour rejoindre les villages isolés situés plus à l’est, ou qui en débarquent avec leur véhicule pour prendre la route de l’ouest vers Sept-Îles, Baie-Comeau, Québec. Il faut voir le quai de Kégaska, la nuit, s’enfiévrer de lumières, d’activités et de retrouvailles quand accoste le Bella.

Où qu’on tourne le regard, ici, il y a des vagues, du sable et du vent. Et ça sent l’iode et les embruns. Le village est construit sur la rive de deux baies et sur une île reliée par un pont. La plupart des résidents de Kégaska, d’abord peuplé, au milieu du XIXe siècle, par des Acadiens venus des îles de la Madeleine, puis par des familles de Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve, descendent aujourd’hui d’Anticostiens de langue anglaise venus s’y établir à la fin des années 1800. Cette microsociété tournée vers la pêche, dont la vie semblait immuable, se voit, depuis quelques années, bouleversée de fond en comble.

    

Une image dit tout. Eva, 13 ans, seule devant la mer, interrogeant fiévreusement son téléphone intelligent et peut-être aussi son avenir. À Kégaska, tout a changé. Et les changements ne font que commencer. Pas seulement à cause de la route 138 qui l’a atteint et relié au reste du Québec en 2013, mais à cause des nouveaux moyens de communication. Le monde y est entré à pleine vapeur et presque d’un seul coup, en fanfare. « On a les mêmes technologies qu’en ville, sauf le cellulaire », se réjouit Ruth Kippen, propriétaire de l’Auberge Le Brion, une femme aussi colorée que son établissement, lequel a pour nom celui d’un cargo des îles de la Madeleine qui s’est échoué près du village en 1976.

Photo: Monique Durand Eva Buffitt, 13 ans, résidente de Kégaska.

« La route nous apporte de nouveaux visiteurs. Il a fallu s’habituer à voir passer des inconnus dans nos fenêtres », raconte Ruth. « Mais tout est devenu tellement plus simple. Avant, nos malades devaient attendre l’avion-ambulance. Maintenant, nous sommes à deux heures de l’hôpital de Havre-Saint-Pierre par la 138. Avant, le crabe de nos pêcheurs devait être transporté par bateau jusqu’à Natashquan. Aujourd’hui, il est plus vite arrivé dans vos assiettes. » Mais elle l’admet : le tissu social de la communauté, de serré qu’il était, s’est distendu. « Avant, on savait où était tout le monde. Aujourd’hui, on ne sait plus rien, ou presque, de ce que font nos voisins. » Une certaine insouciance de vivre semble aussi avoir disparu avec la 138. « Quand la route ferme l’hiver, on capote ; quand on manque d’électricité, on capote ; des choses qui, avant, faisaient simplement partie de la vie ici. »

Jusque-là, la communauté de Kégaska avait vécu dans une sorte d’autarcie existentielle et angloculturelle. Maintenant reliée au réseau routier national, voici qu’elle se découvre une appartenance nouvelle à l’ensemble québécois. C’est tout son rapport au Québec et à la langue qui s’est transformé avec l’arrivée de la route. « Les mentalités ont changé », affirme Ruth.

En ce matin de grand soleil, rue du Portage, j’ai devant moi trois générations de femmes : Gladys, Ashley et Pyper. Gladys, 59 ans, a étudié jusqu’en 7e année à Kégaska, en anglais. Sa fille, Ashley, 31 ans, a fait le parcours, tout en anglais, des jeunes anglophones de sa génération vivant sur la Basse-Côte : de la 1re à la 7e année dans son village d’origine, à Kégaska en l’occurrence ; les 8e et 9e années à Harrington Harbour ; les 10e et 11e à Chevery, ces deux derniers villages étant, eux aussi, isolés du reste du continent. « C’est ce que tout le monde faisait », dit Ashley.

Photo: Monique Durand Trois générations de femmes à Kégaska: Gladys Stubbart Morency, Ashley et la petite Pyper.

Mais la petite Pyper, elle, âgée de deux ans, ne suivra pas le chemin de sa mère et de sa grand-mère. Elle ira faire son secondaire à Natashquan, au pays de la Manikoutai et de Jack Monoloy, où ça danse à Saint-Dilon. En français. D’abord, Natashquan est à une petite heure de route seulement. Ensuite, les jeunes parents de Kégaska veulent désormais que leur progéniture apprenne le français. C’est mieux pour leur avenir. Et ils ont sous les yeux l’exemple de Ruth, une entrepreneure qui a réussi. « Je n’aurais pas créé mon auberge, assure-t-elle, si je n’avais pas su m’exprimer en français. Mes clients sont pour la plupart des francophones, même chose pour mes fournisseurs. »

Je prends congé de Gladys, Ashley et Pyper pour aller à mon tour photographier les trois lettres, FIN, qui signent aussi un peu le terme de mon périple.

Je me revois soudain, c’était au début de mon aventure des bouts du monde, dans la sauvagerie d’Uapishka, au bord du réservoir Manicouagan, entre Baie-Comeau et Fermont. Je me revois, dans les flammes dansantes du poêle à bois, lisant et relisant à la lueur de ma lampe de poche un chapitre de L’oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar, « La promenade sur la dune ». Cette dune me pourchasse depuis.

La voilà tout à coup devant mes yeux, juste là, s’étendant derrière les trois lettres. « Il ôta ses habits, plaça précautionneusement sur eux son bagage et ses pesantes chaussures, et s’avança vers la mer. La marée baissait déjà. » La dune et ce qui me semblait l’infinie plage de sable où marchait Zénon, le personnage d’un autre siècle inventé par l’écrivaine, sont bien là devant moi, tels que je les avais imaginés. Ici, sur la côte bordant Kégaska. « La marée baissait toujours, laissant derrière elle des coquillages aux spirales aussi pures que celles d’Archimède ; le soleil montait insensiblement, diminuant cette ombre humaine sur le sable. »

Le bout du monde est parfois un livre. « Il revint vers ses vêtements, qu’il eut quelque peine à retrouver. Son corps lavé avait oublié la fatigue. Zénon remit sa carapace humaine. »

Je quitte Kégaska et les confins de la terre pour retourner au monde connu, repensant aux mots de Ruth : « Mais il n’y a pas de bout du monde, Madame, la terre est ronde ! »