La Nouvelle-Orléans, la ville des confluents

La Nouvelle-Orléans a donné naissance à une culture fortement métissée. Des membres du Creol Wild West Mardi Gras Indians ont donné une prestation au festival Jazz Heritage de La Nouvelle-Orléans en 2008.
Photo: Sean Gardner Getty Images Agence France-Presse La Nouvelle-Orléans a donné naissance à une culture fortement métissée. Des membres du Creol Wild West Mardi Gras Indians ont donné une prestation au festival Jazz Heritage de La Nouvelle-Orléans en 2008.

Il y a 300 ans, le Montréalais Jean-Baptiste de Bienville fondait La Nouvelle-Orléans. La mémoire de cette grande ville française, qui deviendra tour à tour un important lieu d’esclavage, le refuge des Acadiens et le lieu d’une florissante vie culturelle française et antillaise, est toujours vivante. Deuxième d’une série de trois textes.

Les gens de ma génération qui habitent à La Nouvelle-Orléans ne parlent plus le français. Pourtant, leurs parents et leurs grands-parents ont tout fait pour qu’il ne se perde pas. C’est comme ça, on n’y peut pas grand-chose ! »

Dans le petit café de la rue Mandeville du faubourg Marigny, Hali Dardar n’est guère optimiste sur l’avenir du français à La Nouvelle-Orléans. Une ville qui, au milieu du XIXe siècle, a pourtant compté plus de francophones que Montréal ou Québec. Elle-même ne le parle pas, même si elle a grandi à Lafayette et que la famille de sa mère est issue de la seconde vague de migration acadienne en Louisiane.

Quant à son père, il est membre des Houmas, une nation encore présente à l’ouest du Mississippi où l’on parle encore un peu le français.

Pour que cet héritage ne se perde pas tout à fait, Hali Dardar a d’ailleurs fondé un site Internet où elle recueille précieusement les mots des Houmas. On y trouve aussi des enregistrements de cette langue mâtinée de français parlée par ces Amérindiens qui avaient adoptél’idiome de leurs anciens alliés. On peut y entendre une version à peine reconnaissable de la berceuse Fais dodo. Car les Houmas faisaient partie de ces « petites nations » qui, comme les Biloxis, les Bayagoulas, les Mobiles et les Chitimachas, permirent aux colons français de cartographier la région et de s’y installer.

Une géopolitique amérindienne

Dans toute l’Amérique, le mode opératoire des Français fut sensiblement le même, explique l’historien Arnaud Balvay, auteur de La révolte des Natchez (Le Félin).

« Les Français n’ont pas le choix de s’appuyer sur les Indiens, même si leur arrivée provoque de terribles épidémies. Ils ont un centre et des satellites souvent très éloignés les uns des autres. Partout, ils construisent des forts près des tribus avec lesquelles ils combattent et font du commerce. Dans les moments difficiles, si un bateau manque par exemple, on envoie les soldats chez les Indiens. Ce sont eux qui assurent leur survie. »

C’est ce qu’Arnaud Balvay appelle la « société des forts ». Se crée alors une « société mixte », dit-il, les soldats vivant souvent avec des Indiennes et le curé n’étant pas très présent. Les Français amènent la poudre et les fusils. Les Indiens font la chasse. « Un métissage se crée, dit-il. On trouve des poteries amérindiennes dans toutes les maisons de soldats. »

Ce mode de développement, qui donnera au Manitoba une nation métisse, était radicalement différent de celui des colons anglais. Ceux des Carolines, par exemple, sont plus nombreux et s’installent sur un territoire qu’ils cultivent et à partir duquel ils avancent progressivement en repoussant les Amérindiens.

« Les Français ont la réputation, évidemment en partie fausse, de ne pas convoiter le territoire, dit M. Balvay. Ils se présentent en protecteurs, avec la figure du père, qui est le roi ou le gouverneur. »

Pour Cécile Vidal, de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, « la France s’insère alors dans une géopolitique amérindienne qu’elle va évidemment modifier ».

Les Français arrivent dans la région à l’époque où, en Nouvelle-France, on célèbre pendant plusieurs jours la Grande Paix de Montréal (1701) qui rassemble les représentants de 39 tribus.

Partout, le fondateur de La Nouvelle-Orléans, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, participera au même genre de cérémonies. Les récits de l’époque racontent qu’il ne manquait jamais une occasion de participer à ces « tabagies ». Les historiens américains ne s’y trompent pas en désignant les affrontements de cette époque comme la French and Indian War. Habitué de ces populations qu’il fréquente depuis son enfance, Bienville est même tatoué à l’image des guerriers amérindiens.

Les grands perdants

« Le tatouage se compare au baptême, dit Balvay. Il fait entrer dans le monde des Indiens. Il représente une forme d’adoption. Bienville est donc le chef idéal. Il parlait le mobile et envoyait de jeunes Français ou Canadiens vivre chez les Autochtones. On raconte qu’il combattait à l’indienne en se mettant à moitié nu. »

Ce n’est pas un hasard si on le rappelle en 1732 après la révolte des Natchez. Cet épisode noir des relations avec les Autochtones se terminera par l’extermination de la tribu et la dispersion des survivants.

Les rapports avec les Amérindiens ne sont donc pas pour autant idylliques. On sait depuis l’historien québécois Marcel Trudel (Deux siècles d’esclavage au Québec, HMH) que les Français de cette époque pratiquaient l’esclavage. Tout le long du Mississippi, les colons avaient des esclaves amérindiens issus des tribus ennemies qui leur avaient été le plus souvent donnés par leurs alliés, dit Balvay.

Dans les archives de la bibliothèque de Chicago, Joseph Gagné, de l’Université Laval, a découvert l’acte de vented’un esclave Patoka (du Dakota). Le texte stipulait que, si jamais on découvrait que l’esclave était d’une tribu amie, il devait être aussitôt libéré.

Cela n’empêche pas Bienville d’écrire en 1708 que « les sauvages aiment naturellement les Français et ne s’attachent aux Anglais que par nécessité et intérêt ». On n’aura jamais la version des Amérindiens de cette époque, déplore Balvay. Il n’en considère pas moins que les Indiens furent les grands gagnants durant cette période où Anglais, Espagnols et Français rivalisaient entre eux.

« En jouant les uns contre les autres, ils pouvaient tirer parti du plus offrant. Ils seront donc les grands perdants après la défaite des Français et le traité de Paris. Ils n’auront plus alors qu’à s’effacer. »

Le dernier affrontement de la guerre de Sept Ans sera d’ailleurs la révolte du chef Odawa Pontiac dans la région des Grands Lacs.

Une ville qui reste française

Avec le traité de Paris (1763), La Nouvelle-Orléans deviendra espagnole, avant d’être rendue à la France en 1800 pour être aussitôt vendue aux Américains par Napoléon. Mais durant toute cette période, la ville demeure française, explique Howard Margot, conservateur à la Historic New Orleans Collection.

« Les Espagnols vont maintenir en place toutes les grandes familles françaises qui dirigent la ville, dit-il. Seule l’administration sera espagnole. Les administrateurs épousaient des Françaises, et la plupart des actes officiels continueront à être rédigés en français. »

Une fois les Amérindiens renvoyés à leurs bayous, La Nouvelle-Orléans continuera à connaître une forte immigration francophone. Celle-ci avait déjà commencé par l’arrivée de 6000 Acadiens déportés.

C’est sous le régime espagnol que se crée le premier journal de la ville, Le Moniteur, qui est rédigé en français. Dans les grandes salles de la ville, on joue des opéras français. Cette vie française est alimentée par l’arrivée en 1812 de plus de 10 000 francophones fuyant la nouvelle République haïtienne. Parmi eux, on trouve de nombreux esclaves ainsi que des Noirs libres.

Cette croissance va se poursuivre alors que de très nombreux Français viennent profiter de l’explosion de la vallée du Mississippi due au bateau à vapeur. « C’est à partir de la guerre de Sécession que les Américains du Nord vont commencer à s’installer à La Nouvelle-Orléans », dit Howard Margot.

Pendant tout le XIXe siècle, la ville restera en bonne partie française. En 1872, le peintre Degas vient passer quelques années dans la branche maternelle de sa famille installée à La Nouvelle-Orléans. « Ma grand-mère née en 1900 a parlé français toute sa vie, dit M. Margot. Mais aujourd’hui, les seuls qui le parlent encore un peu ont plus de 60 ans. » Et la plupart sont loin de La Nouvelle-Orléans, au fond des bayous.

Même si le chanteur Zachary Richard a l’habitude de dire que, chaque fois qu’on annonce la mort du français en Louisiane, « son cadavre se lève et redemande une bière », Hali Dardar est moins optimiste.

« Les gens de ma génération qui arrivent à La Nouvelle-Orléans ne parlent plus le français. On a tellement critiqué nos parents de mal parler anglais. Et les rares de ma génération qui ont étudié un peu le français parlent un français que leurs parents ne comprennent pas. Je voudrais au moins qu’on garde la trace de la langue que mes parents ont parlée. Mais je sais bien que ce ne sera qu’une trace. »