Devenir prêtre au prix d’une excommunication

Retraitée, Linda Spear vivait à Sutton depuis plusieurs années lorsqu’elle a été ordonnée prêtre par l’entremise de l’association RCWP, dans l’Église anglicane.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Retraitée, Linda Spear vivait à Sutton depuis plusieurs années lorsqu’elle a été ordonnée prêtre par l’entremise de l’association RCWP, dans l’Église anglicane.

Dans le cadre de cette série estivale, Le Devoir présente les portraits de religieux atypiques, dont le parcours de vie est souvent inspirant. Quatrième texte.

À l’âge de quatre ans, Linda Spear rêvait d’être prêtre. Soixante-dix ans plus tard, elle a finalement réalisé son rêve, mais au prix de son excommunication de l’Église catholique.

Linda Spear, qui a été élevée à Winnipeg par une mère catholique et un père protestant, me reçoit dans la maison de Sutton où elle habite depuis plusieurs années.

Dans quelques jours, elle s’envolera pour l’Allemagne, où elle rejoindra plusieurs représentantes de l’association Roman Catholic Women Priests (RCWP), qui réunit plus de deux cents femmes prêtres partout dans le monde.

Ensemble, elles feront un pèlerinage au monastère de Sainte Hildegarde, une religieuse mystique du XIIe siècle.

« Sainte Hildegarde était une visionnaire et une mystique, raconte Linda Spear. […] Elle a écrit sur les sciences, la médecine, la philosophie, la théologie Elle conseillait les papes et les rois, et toute sorte de personnes importantes. »

« C’est quelqu’un d’important pour les femmes qui sont impliquées dans la religion, et celles impliquées comme prêtres, poursuit-elle. Elle était abbesse et elle avait des disputes avec les moines au sujet d’un homme excommunié qui avait été enterré dans son cimetière. À cause de cela, pendant un certain temps, le monastère avait fait l’objet d’une interdiction. On n’avait pas le droit d’y célébrer des messes. Mais Hildegarde a fini par avoir gain de cause auprès des moines. »

Religieuse

Née à Winnipeg, elle a été élevée par une mère fervente catholique d’origine irlandaise. À défaut de pouvoir devenir prêtre, « la prochaine meilleure chose, c’est de devenir religieuse », dit-elle. Jeune femme, elle a fait partie de l’ordre des religieuses du Saint-Nom de Jésus et de Marie, dont la Maison-Mère était à Montréal.

Elle a alors prononcé les voeux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Puis, s’est rendu compte, au bout de trois ans, que la vie dans la communauté n’était pas faite pour elle.

« J’avais écrit une lettre de critique à la supérieure », se souvient-elle.

Tout en restant constamment en contact avec la communauté religieuse, et en allant à la messe tous les jours, Linda Spear a fait un doctorat en études médiévales à l’Institut pontifical en études médiévales de Toronto, et une thèse de maîtrise en théologie pastorale à l’Université de Montréal.

Il y a des religieuses qui étaient très intéressées. Le problème, c’est qu’elles ont souvent autour de 70 ans. Si elles sont ordonnées, si l’évêque en entend parler et que la hiérarchie est mise au courant, elles seront excommuniées.

« La communauté religieuse et la vie de prière me manquaient beaucoup », reconnaît-elle.

Puis, sa demi-soeur, qui vit sur l’île de Vancouver, lui parle de deux de ses amies qui s’apprêtent à être ordonnées diacres, puis prêtresses, par l’entremise de l’association des Roman Catholic Women Priests.

« Je suis allée à leur ordination sur l’île de Vancouver, raconte Linda Spear. Elles avaient emprunté l’église unie parce qu’elles n’avaient pas le droit d’utiliser des édifices qui appartenaient à l’Église catholique. »

À travers la RCWP, elle rencontre une religieuse sud-africaine, qui, après avoir été ordonnée prêtre, a été chassée de la communauté religieuse où elle vivait et travaillait depuis quarante ans.

Ne faisant plus partie d’une communauté religieuse, Linda Spear avait moins à perdre, en subissant l’excommunication après avoir été ordonnée prêtre.

« J’étais indépendante », dit-elle. Mais ça n’est pas le cas de tout le monde. Linda Spear est la première et la dernière, à ce jour, femme du Québec à avoir reçu l’ordination. Nous essayons de rejoindre les femmes francophones. Et certaines ont montré de l’intérêt. Mais jusqu’à présent, ça n’a pas donné de résultats. Il y a des religieuses qui étaient très intéressées. Le problème, c’est qu’elles ont souvent autour de 70 ans. Si elles sont ordonnées, si l’évêque en entend parler et que la hiérarchie est mise au courant, elles seront excommuniées. Elles seront chassées de leur couvent et de leur ordre et elles perdront leur emploi. Elles seront à la rue, dans leur vieillesse, sans aide. »

Aux États-Unis, la réaction des évêques à l’ordination des femmes est encore plus virulente. En 2012, le frère Maryknoll Roy Bourgeois a été excommunié simplement pour s’être prononcé pour l’ordination des femmes.

« La première femme à être ordonnée prêtre dans le RCWP l’a été par un évêque masculin, poursuit Linda Spear. Nous l’appelons l’évêque X. Je ne sais pas qui c’est, mais son nom sera divulgué après sa mort. »

Retraitée, Linda Spear vivait à Sutton depuis plusieurs années lorsqu’elle a été ordonnée prêtre, par l’entremise de l’association RCWP, dans l’Église anglicane. Impliquée dans l’Église catholique locale, elle faisait aussi partie du comité oecuménique, qui réunit les églises locales catholique, unie, anglicane et baptiste. Ensemble, ces quatre églises fournissent des services aux personnes démunies de la région.

Critique

Linda Spear est très critique du Vatican et de son refus de donner le feu vert à l’ordination des femmes.

« Après Vatican II, Paul VI a demandé à un comité d’exégètes d’étudier les écritures pour voir si quelque chose y empêchait l’ordination des femmes. Ils ont conclu que non. Le pape a-t-il intégré cette information. A-t-il écouté ses experts ? Non. »

Mais malgré tout, elle demeure très attachée à la religion catholique.

« J’aime être une catholique parce que nous avons une tradition merveilleuse dans le domaine du travail de bienfaisance. Au Québec, les prêtres, les frères et les soeurs ont géré les écoles et les hôpitaux et ont fait du travail social. Et oui, il y a eu des choses mauvaises qui se sont passées, dans la Grande Noirceur, avec Duplessis. Mais partout autour du monde, on trouve des catholiques qui travaillent pour que les pauvres aient une meilleure vie, à chercher la justice pour les gens qui sont opprimés. Avec la conquête espagnole, qui a vraiment fait subir des choses horribles aux peuples en Amérique latine, il y avait toujours des missionnaires prêtres pour se lever à leur défense. Malheureusement, nous avons cette division entre les bonnes personnes comme cela et ceux qui sont en carrière. Le Vatican en est plein de ces prêtres ordonnés que nous appellerions des fonctionnaires qui sont préoccupés par l’avancement de leur carrière et ils ne semblent pas très désireux de répandre l’évangile ou de réparer les blessures de la société par la promotion de la justice à travers le monde. Ils ne semblent pas préoccupés en tout cas. Je ne peux pas les juger. Je ne les connais pas. Ce sont des gens sans visage, mais je vois les résultats. Et les catholiques qui réfléchissent voient ce qui n’est pas fait. »