Les alarmes d’urgence, d’hier à aujourd’hui

Dans les premières années de la guerre froide, des entrepreneurs ont commencé à proposer aux Américains la construction d’abris antinucélaires domestiques. Comme aux États-Unis, le Canada avait élaboré à l’époque un système d’alerte sonore en cas d’attaque soviétique.
Photo: Don Brinn Archives Associated Press Dans les premières années de la guerre froide, des entrepreneurs ont commencé à proposer aux Américains la construction d’abris antinucélaires domestiques. Comme aux États-Unis, le Canada avait élaboré à l’époque un système d’alerte sonore en cas d’attaque soviétique.

Le Devoir poursuit une série estivale proposant un portrait sonore du Québec. Au tour des sons d’urgence, sirènes, alarmes et autres tonalités de danger d’hier à aujourd’hui.

C’était un temps déraisonnable. L’Occident et le bloc de l’Est se faisaient une impitoyable guerre froide. L’apocalypse atomique rodait.

Plusieurs documents d’archives de Radio-Canada témoignent de cette époque de panique généralisée.

Le 13 novembre 1961, l’émission Premier plan propose une troisième production préparée par l’Organisation des mesures d’urgence (OMU), excroissance du ministère de la Défense nationale. La série veut « sensibiliser la population aux dangers d’une attaque nucléaire ».

Le dernier volet de la trilogie dantesque ouvre sur un appel de sirènes pendant trente longues secondes, images en noir et blanc à l’appui. Les gueules de fer pivotent et crachent leur signal strident.

L’animateur Paul Dupuis, ancien correspondant de guerre devenu comédien, est au pupitre, comme un professeur de cette télé à grand-papa, pédagogique à souhait. Point de mire, ça vous dit quelque chose ?

M. Dupuis emploie un ton aussi suranné qu’alarmiste. Ses explications s’attardent sur les conséquences d’une attaque en répétant que les Soviétiques veulent « conquérir le monde ».

Un extrait choisi montre ensuite des images de l’« opération Tocsin », simulation d’attaque sur Montréal de 1960. « La population de cette ville n’a jamais subi de blessures de guerre sur son territoire depuis 1760 », souligne bien l’animateur.

Le film de propagande met en scène une famille… nucléaire attablée pour son repas du soir. Les sirènes sonnent à nouveau et la mise en scène de la fin du monde commence…

Le retour des sirènes

Les temps changent. Ou alors on s’habitue. Notre nouveau temps de guerre tiède vit toujours sous la menace de l’annihilation par des bombes à fission ou à fusion. Neuf pays possèdent maintenant 17 000 ogives nucléaires, dont 7700 aux États-Unis et 8500 en Fédération de Russie. « La plupart sont des dizaines de fois plus puissantes que celles utilisées au Japon en 1945 », note la campagne internationale pour leur abolition, l’ICAN.

Le danger reste. Les tensions avec la Corée du Nord nucléarisée ont ravivé les vieilles peurs. Une fausse alerte au missile balistique coréen a été lancée à Hawaï en janvier.

Le Canada a rouvert récemment deux bunkers antiatomiques pour les élus. L’Ontario a revu son plan d’urgence nucléaire. Le volumineux document prévoit que les municipalités désignées « déclenchent le système d’alerte au public » et cite l’utilisation de sirènes.

Le danger d’un conflit atomique n’est pas évoqué directement comme « sinistre majeur » dans la Loi sur la sécurité civile du Québec. La liste parle d’inondation, de secousse sismique, de mouvement de sol, d’émission toxique, de pandémie et d’« une explosion »…

Les bonnes vieilles sirènes d’alerte au public existent encore, par exemple à proximité des centrales nucléaires. Elles sont fixées à des poteaux en métal d’environ 10 pieds de plus que les lampadaires environnants. Ironiquement, elles fonctionnent à l’énergie solaire.

Montréal a aussi installé des sirènes d’alerte à proximité d’entreprises utilisant des matières dangereuses pour pouvoir prévenir les riverains en cas de fuite toxique. Une simulation impliquant neuf usines touchant une douzaine d’arrondissements a encore permis de les tester en novembre 2017. Elles ont crié pendant trois minutes.

Un son d’ici

Ce matériel fait très XXe siècle, comme la radio et la télévision, déjà utilisées par l’OMU dans les sixties. Le pays a pris un virage technologique plus adapté depuis quelques semaines.

Les fournisseurs de services sans fil sont impliqués dans le système baptisé En alerte, devenu Québec en alerte dans la province. Les sonneries d’avertissements suivis de messages d’explication (par exemple pour lancer une alerte Amber afin de retrouver un enfant kidnappé) sont diffusées vers les téléphones cellulaires en même temps que par les chaînes de radio, de télévision et les réseaux sociaux.

Les premiers tests datent du début mai. La gestion des alertes publiques canadiennes se fait en collaboration avec le fédéral, les provinces et des partenaires médiatiques dans le cadre du Système national d’alertes au public (SNAP).

« Le signal typiquement canadien a été développé pour le différencier du signal américain », explique Thomas Blanchet, porte-parole de la Sécurité civile au sein du ministère de la Sécurité publique. « De tous les signaux d’alerte, je dirais que c’est le plus proprement canadien. »

Le son typique comprend deux tonalités stridentes mais différentes. La combinaison vraiment très stressante a été développée par le Centre des sciences du ministère de la Défense, puis approuvée par un comité fédéral et provincial.

« Il nous fallait un son canadien pour différencier les alertes lancées près de la frontière avec les États-Unis, poursuit M. Blanchet pour expliquer ce patriotisme sonore. Les frontaliers captent déjà les alertes américaines sur leur téléphone ou à la radio. Il fallait nous distinguer pour nos propres alertes… »

Des alarmes partagées

Pin-pon, pin-pon, font les pompiers. Enfin, selon l’onomatopée française officielle. Certains camions français sonnent encore dans ce ton enfantin, mais entendu d’ici, franchement, ce son ne rime à rien.

Les véhicules d’urgence du Québec font-ils pour autant des bruits typiquement d’ici ? En fait, non. Ils sonnent comme dans le reste de l’Amérique du Nord, à quelques variantes près.

Normal. Les mêmes fournisseurs (dont la compagnie Federal Signal, fondée au début du XXe siècle) équipent les flottes de Terre-Neuve à l’Alaska. Les camions à échelle de Laval produisent donc la même alarme que ceux de Brooklyn. Impossible de distinguer au bruit les ambulances de Rimouski de celles de la Californie. Les autopatrouilles de la SQ crient dans les mêmes tonalités que celles du Vermont.

« Nous préconisons une utilisation constante des sirènes comme des gyrophares lors d’une poursuite ou de manoeuvres inhabituelles, par exemple, explique Éric Séguin, un des deux maîtres instructeurs en conduite pour le Service de police de la Ville de Montréal avec sa collègue policière Annie Delisle. Il y a des exceptions en fonction des circonstances. L’usage constant de la sirène peut nuire à certaines interventions policières, par exemple s’il ne faut pas annoncer l’arrivée. »

La technologie se raffine. Les premières sirènes de police étaient actionnées à la main, comme les cloches. Les nouvelles machines électroniques actionnent des haut-parleurs situés sous les gyrophares ou le capot.

De nouveaux appareils, les Rumbler de la même compagnie Federal Signal, émettent des sons à basse fréquence ressentis à 200 mètres de la source. Cette technique permet de mieux avertir les automobilistes malentendants ou qui se cassent déjà les oreilles en écoutant de la musique à plein volume.

« Nos sirènes n’ont pas changé, avertit Annie Delisle. Par contre, les panneaux de contrôle dans les véhicules permettent de jouer avec le volume. »

Le Devoir