Le temps du doute

Troisième d’une série de quatre épisodes sur un curieux personnage fasciné par le cofondateur de Montréal
Illustration: Tiffet Troisième d’une série de quatre épisodes sur un curieux personnage fasciné par le cofondateur de Montréal

Dans le dernier épisode, le journaliste français Léo Leymarie découvre de nombreux documents historiques sur Maisonneuve, le fondateur de Montréal, mais ses recherches scandalisent le pouvoir religieux au Québec. Un prêtre montréalais, Wilfrid Morin, s’intéresse à ses travaux, acquiert ses archives, mais meurt dans un accident d’auto. La réputation de Leymarie s’obscurcit encore. Troisième d’une série de quatre épisodes sur ce curieux personnage fasciné par le cofondateur de Montréal.

Quarante ans n’auront pas suffi à Léo Leymarie pour écrire et publier sa biographie de Paul Chomedey de Maisonneuve, le cofondateur de Montréal. Et comme un coup du sort, Wilfrid Morin, le prêtre qui s’était mis en tête de finaliser ce livre, est mort dans un accident de voiture. Avant la tragédie, il n’avait pu rapatrier au Québec qu’une partie des documents vendus par Léo Leymarie. C’est la bibliothécaire Marie-Claire Daveluy qui les a classés en 1943, quand la famille du prêtre les a cédés à la Ville de Montréal. À son grand regret, cette historienne, spécialiste de la Nouvelle-France, n’a jamais trouvé les pièces importantes de la collection « Léo Leymarie ». Elle sait que le journaliste parisien n’a pas survécu à la Seconde Guerre mondiale et que certaines de ses pépites l’auraient aidée dans ses travaux. Marie-Claire Daveluy le déplore explicitement dans un de ses ouvrages, La société de Notre-Dame de Montréal, paru en 1965 : « Que sont devenues les notes recueillies par M. Leymarie, au cours de ses recherches ? »

Une transaction importante

 
Photo: Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson René Beaudry est né à Granby, au Québec, en 1910. Après avoir été ordonné prêtre, il va devenir professeur au Collège St-Joseph au Nouveau-Brunswick, où il demeure jusqu'en 1957, quand il est embauché par les Archives publiques du Canada. René Beaudry est passionné par la vie de Champlain et par l'histoire de l'Acadie.

Étrangement, Marie-Claire Daveluy aurait pu avoir la réponse si elle avait communiqué avec l’abbé René Baudry de l’autre côté de l’Atlantique. Ce prêtre, qui travaille pour le bureau des Archives publiques du Canada à Paris depuis 1958, arpente la France à la recherche de documents sur l’ancienne colonie d’Amérique du Nord. À cette époque, il est mandaté par le fédéral pour reconstituer la mémoire des origines du Canada, principalement dispersée en Europe. En 1959, René Baudry est envoyé par une collègue à la boutique Clavreuil, à Paris, qui est spécialisée dans les ouvrages rares. Il vient y acheter quelques livres quand le propriétaire du magasin lui propose d’acquérir un ensemble de documents qui concernent la Nouvelle-France. René Baudry ne connaît pas en profondeur le travail de l’homme qui a accumulé tous ces dossiers. Mais après avoir feuilleté quelques pages, il comprend l’intérêt du fonds d’archives, qui n’est autre que celui de Léo Leymarie ! L’abbé place une option d’achat et demande un court délai à la librairie pour obtenir les fonds nécessaires à l’acquisition, car ils sont conséquents. La somme demandée équivaut à 15 000 $ actuels. René Baudry écrit à l’archiviste fédéral pour le convaincre : « Il y a là probablement la documentation la plus complète qui ait été réunie sur Maisonneuve. » Les Archives publiques du Canada donnent le feu vert à l’acquisition.

Un manuscrit caché

Mais avant de tout expédier à Ottawa, René Baudry épluche une bonne partie du fonds. Il ne comprend pas où se cache le manuscrit que Léo Leymarie est censé avoir écrit sur Maisonneuve. Des dizaines de souscripteurs ont précommandé l’ouvrage, comme en attestent des listes minutieusement tenues à jour par l’auteur. De même, René Baudry met la main sur le contrat signé par l’éditeur de Boccard qui propose à Léo Leymarie de publier son ouvrage en France. Tracassé par cette disparition, René Baudry décide de lancer sa propre enquête. Il choisit de ne pas en informer sa hiérarchie, sûrement pour ne pas jeter le doute sur le récent investissement consenti. C’est pour cette raison que les notes de recherche de René Baudry ne sont pas à Ottawa, mais bien à l’Université de Moncton qui conserve les documents personnels de l’abbé qui a longtemps travaillé en Acadie.

Photo: Bibliothèque et Archives Canada Léo Leymarie a accumulé une énorme quantité de notes sur Paul Chomedey pendant des décennies. C'est ce qui a frappé René Beaudry. Dan ce carnet conservé aux archives d'Ottawa, on peut constater l'étendue de son travail.

La première personne interrogée s’appelle Gustave Lanctôt, employé puis responsable des Archives publiques du Canada entre 1912 et 1948. Dans ce cadre, il a été en contact avec Léo Leymarie. Ce qu’il révèle au prêtre est pour le moins détonnant. René Baudry retranscrit les déclarations de Gustave Lanctôt : « Léo Leymarie aurait, paraît-il, volé un document à la bibliothèque du Muséum qu’il aurait ensuite vendu à Aegidius Fauteux, au temps où celui-ci était bibliothécaire à la municipalité de Montréal. » Le Muséum national d’histoire naturelle regroupe à Paris de nombreuses collections qui concernent les hommes et les animaux du monde entier. Léo Leymarie aurait puisé illégalement dans cette manne pour constituer une partie de sa collection, dont il aurait vendu des pièces lors de son séjour au Canada. Lanctôt poursuit en expliquant que Fauteux l’aurait dénoncé aux autorités françaises après avoir découvert l’origine du document. Comme conséquence, l’archiviste évoque la condamnation à l’emprisonnement de Léo Leymarie à Paris.

Photo: Bibliothèque et Archives Canada Léo Leymarie est allé assez loin dans son projet de livre sur Chomedey de Maisonneuve. On voit ici la maquette qu'il a envoyée à son potentiel éditeur. Les éditions de Boccard à Paris lui ont expédié une page exemple. Ces documents conservés à Ottawa ont semé le doute dans l'esprit de René Beaudry.

Remué par ces déclarations, René Baudry se résout à poursuivre son enquête, car il ne s’attendait pas à de telles révélations. Il n’en reste pas moins méfiant, car il n’a pas totalement confiance en Gustave Lanctôt, son ancien responsable aux Archives publiques du Canada. Un autre interlocuteur enfonce le clou en expliquant qu’Aegidius Fauteux aurait décidé de venger l’honneur de Marguerite Bourgeoys après les accusations autrefois portées par Léo Leymarie. Ici, on sent René Baudry atteint par ces allégations, car il écrit qu’Aegidius Fauteux est « d’une grande intégrité intellectuelle ». L’historien interrogé décrit un Léo Leymarie « fourbe et d’une bassesse d’âme prouvée ». La conclusion de René Baudry ne laisse aucun doute sur ses intentions : « Chercher preuves… » Effectivement, le prêtre-archiviste a rencontré et communiqué avec d’autres personnages de l’époque, mais sans avoir de confirmation définitive sur le sort de Léo Leymarie. En gardant intactes ses notes, René Baudry savait bien qu’un jour ou l’autre, quelqu’un allait pouvoir lire ses réflexions et peut-être poursuivre son enquête.

C’est exactement le projet mené dans le cadre de cette série. Car en 2018, il est bien plus aisé d’accéder aux archives du monde entier. Ainsi, en fouillant les publications des journaux des années 1930 en France, un article nous donne un élément de réponse au questionnement de René Baudry. Il s’agit d’un entrefilet de 20 lignes dans le journal français Ouest Éclair paru en 1932. On y apprend qu’un « faux savant » a volé des documents et a été condamné à quatre mois de prison fermes. Le nom de l’imposteur est écrit à la troisième ligne, il s’agit d’un certain Léo Leymarie…

À suivre...