Des révélations compromettantes

Au début du XXe siècle, Léo Leymarie, journaliste français, se passionne pour Maisonneuve, le fondateur de Montréal.
Illustration: Tiffet Au début du XXe siècle, Léo Leymarie, journaliste français, se passionne pour Maisonneuve, le fondateur de Montréal.

Dans le premier épisode, on a fait connaissance avec Léo Leymarie, journaliste français qui, au début du XXe siècle, se passionne pour Maisonneuve, le fondateur de Montréal. Il découvre son acte de baptême, dresse son arbre généalogique et soulève des doutes sur son passé militaire. À Montréal, on se méfie de ce chercheur qui, dans cet épisode, fait scandale. Voici la deuxième partie d’une série de quatre qui retrace la vie mouvementée du journaliste.

Après avoir retrouvé des documents majeurs sur l’histoire du cofondateur de Montréal, Léo Leymarie vise de nouveaux succès en traquant des documents obscurs et oubliés dans les archives françaises. En 1921, il fait voler en éclats la légende dorée des premiers temps de la ville qui met en scène des catholiques mystiques animés d’une grande pureté. Léo Leymarie postule carrément une liaison illicite entre Marguerite Bourgeoys et Paul de Chomedey, qui se seraient connus bien avant le Canada, dans leur région d’origine. L’érudit parisien pense avoir trouvé des pièces qui remettent en cause leur chasteté, en évoquant même une procédure judiciaire contre ceux-ci. Les documents en question sont imprécis et très difficiles à déchiffrer. Malgré cela, Léo Leymarie écrit une lettre à son correspondant archiviste québécois Édouard-Zotique Massicotte pour lui révéler cette piste délicate.


Enjeu de canonisation

Dans un contexte ethnolinguistique tendu, la révélation potentielle est très mal accueillie par la Société historique de Montréal (SHM), dont Édouard-Zotique Massicotte est un membre éminent. L’archiviste québécois ne tarde pas à répliquer à la fin de l’année 1921. « Que M. de Maisonneuve ait eu une jeunesse dissipée, on l’admettra à la rigueur, mais que la fondatrice de la plus grande communauté canadienne d’enseignement soit soupçonnée de quelque vétille, cela met certains patriotes au désespoir », témoigne Édouard-Zotique Massicotte. La SHM est sonnée par la déflagration, car elle pense que les héros vénérés par les Canadiens français catholiques ne doivent pas prêter le flanc aux critiques acerbes des anglo-protestants.

La révélation potentielle tombe d’autant plus mal qu’une procédure pour que Marguerite Bourgeoys accède à la sainteté a été enclenchée à Rome. En 1921, le procès en béatification est en cours d’instruction par le Vatican, qui exige de tout révéler sur le passé des candidats. Un ecclésiastique, nommé pour l’occasion « avocat du diable », doit recevoir les documents compromettants. Alors, si Léo Leymarie dit vrai, le dossier Marguerite Bourgeoys a peu de chance d’aboutir.

Photo: Kelly Jacob Le musée Marguerite-Bourgeoys conserve un dossier «Affaire Léo Leymarie». Son directeur général, Stéphan Martel (ici en photo), nous a laissé accéder à cet ensemble de documents réunis par les soeurs de la Congrégation religieuse de Notre-Dame. 

La Société historique de Montréal se saisit de l’enjeu. Édouard-Zotique Massicotte mobilise son vice-président, Aegidius Fauteux, bibliothécaire d’un ordre religieux très puissant dans la ville (les Sulpiciens). En septembre 1921, ce dernier s’émeut des conséquences potentielles : « Nous ne pouvons pas accepter sans contrôle les assertions qui sont faites et qui risquent de renverser tout ce que nous étions accoutumés à penser de deux de nos plus belles gloires religieuses et civiques. » Il propose d’agir sans détour en envoyant des émissaires rencontrer Léo Leymarie, mais « sans éveiller ses soupçons » pour ne pas qu’il se précipite et révèle tout au grand public.

Rétractation

De fait, dans les boîtes d’archives de Léo Leymarie, on peut retrouver quelques traces documentaires qui témoignent de ces rencontres. Des petits mots que le journaliste a conservés évoquent des heures et des lieux de rendez-vous à Paris avec des correspondants montréalais. De retour au pays, l’inquiétude retombe progressivement, car Léo Leymarie a commencé à se rétracter devant la faiblesse des preuves. Aegidius Fauteux envoie une nouvelle missive à ses correspondants pour les rassurer : « M. Leymarie retire simplement aujourd’hui ce qu’il avait imprudemment avancé il y a quelques mois. » Et il se justifie : « Ainsi que je l’avais pensé, nous n’avons pas affaire à un homme sérieux, mais il faudra quand même le surveiller. »

Photo: Bibliothèque Archives Canada Plusieurs Québécois ont rencontré Léo Leymarie à Paris. Parmi eux, on compte Lionel Groulx (en 1922) ou Émile Vaillancourt (en 1921). Léo Leymarie a conservé les billets de demande de rendez-vous. Ils sont aujourd'hui très utiles pour retracer ses rencontres.

Dans une tentative de rachat, le journaliste parisien écrit : « Je vous répète que je ne laisserai rien à la supposition et que mon souci de l’histoire sera aussi grand que l’admiration que j’ai pour ceux et celles qui ont fait de Ville-Marie la métropole du Canada. » Quelques coupures de presse viennent confirmer cette démarche, loin des polémiques. D’ailleurs, aucun historien crédible n’a poursuivi la piste de l’idylle Chomedey-Bourgeoys qui paraît aujourd’hui improbable.

Le journaliste parisien se joint à la rédaction d’une revue spécialisée dans la Nouvelle-France : la prestigieuse Nova Francia. Dès 1925, cette publication va être la référence en matière de recherches historiques sur l’Amérique française. On retrouve aussi Léo Leymarie à l’origine d’une collecte de fonds pour reconstruire l’église en ruine du village natal de Paul de Chomedey de Maisonneuve en France. La Presse de Montréal relaie l’initiative qui permet la réfection du bâtiment à Neuville-sur-Vanne, en Champagne, en 1928. Un an plus tard, il sera responsable d’une exposition rétrospective sur les colonies françaises d’Amérique du Nord à Paris. La biographie de Maisonneuve reste en revanche dans les cartons du chercheur français.

Photo: Bibliothèque Archives Canada Léo Leymarie a établi le contact avec le maire de Neuville-sur-Vanne, en France, au début des années 1920. Il le persuade que les Montréalais peuvent financer la restauration de l'église qui a vu le baptême de Paul de Chomedey de Maisonneuve. Le lieu de culte est alors sur le point de s'effondrer. 

C’est une rencontre avec un prêtre montréalais venu étudier à Paris qui va relancer Léo Leymarie dans l’aventure Maisonneuve. Wilfrid Morin se lie d’amitié avec le journaliste, qui l’introduit dans les cercles intellectuels parisiens. Le prêtre, qui doit retourner enseigner à Montréal en 1939, a besoin d’écrire un livre pour marquer les esprits et obtenir une chaire d’histoire à l’université. La collection de documents et d’informations inédites recueillie par Léo Leymarie sur Chomedey de Maisonneuve représente une occasion unique. Le prêtre projette de finir le travail et de publier : Paul de Chomedey, fondateur de Montréal. Sa vie, son oeuvre. En 1939, Léo Leymarie, qui a 63 ans, s’en remet à l’ambition de cet homme pour enfin publier un ouvrage. Les deux compères signent devant notaire la vente des archives complètes de Léo Leymarie. Faute de place, Wilfrid Morin ne peut embarquer sur le bateau que quelques caisses de documents pour commencer à travailler dès son retour à Montréal. Léo Leymarie conserve une partie des pièces cruciales.

Photo: Bibliothèque et Archives Canada Léo Leymarie a visité Neuville-sur-Vanne à plusieurs reprises. C'est lui qui a initié la relation entre le Québec et le village natal de Paul de Chomedey. Il a conservé cette collection de cartes postales du début du XXème siècle.

Cette fois, Léo Leymarie est tout près de marquer l’histoire montréalaise de son sceau. Mais le projet va prendre tragiquement fin dans un fracas de tôles. Wilfrid Morin meurt le 30 mai 1941 dans un accident d’automobile à Montréal. Les documents et le projet de livre sont oubliés. Une autre ombre plane sur l’oeuvre de Léo Leymarie : c’est la menace d’Aegidius Fauteux, qui n’a pas hésité à écrire en 1921 : « À cause de cela, la Société historique ne veut rien négliger pour venger, si c’est possible, les deux mémoires vénérables dont on peut dire à bon droit qu’elle en a été constituée le gardien. »

À suivre…