Dix ans après la mort de Fredy Villanueva, rien de nouveau à Montréal-Nord

Dix ans après le décès de Fredy Villanueva et les émeutes qui suivirent, le visage de Montréal-Nord est resté sensiblement le même, malgré les efforts des forces de l’ordre, du milieu communautaire et des citoyens pour lutter contre les obstacles sociaux et économiques à l’origine des tensions.

Pauvreté, chômage, décrochage scolaire, solitude : les mots se répètent et résonnent dans les rues de cet arrondissement constitué pour près de la moitié de minorités visibles.

« Les problèmes de l’époque sont toujours là. Ça ne s’est pas amélioré », lance avec regret le militant pour les droits de la personne Will Prosper.

Il se souvient du mois d’août 2008 comme si c’était hier. Les cris dans les rues, les voitures en flammes et, surtout, les citoyens en colère. Le décès de Fredy Villanueva, ce jeune de 18 ans tombé sous les balles d’un policier, est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

« Beaucoup de personnes ont été surprises, mais il fallait s’attendre à ce que ça explose, c’était un ras-le-bol général », poursuit M. Prosper.

Pourtant, dix ans plus tard, le quartier reste le plus défavorisé de la métropole. Selon les données des recensements de 2006 et 2016, le chômage est resté au même niveau, soit 12,4 %, au-dessus de la moyenne montréalaise, à 9 %.

La pauvreté s’est aussi concentrée dans ce secteur. En 2016, les ménages de Montréal-Nord ont gagné en moyenne 15 770 $ de moins que ceux de toute l’île de Montréal (après impôts). Un écart qui s’est creusé, puisqu’il était de 11 600 $ en 2006.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «On n’est jamais à l’abri d’un patrouilleur qui veut faire le Rambo et commet l’irréparable. Ça peut dégénérer en cinq secondes ici et n’importe où ailleurs», s’inquiète Brunilda Reyes, directrice des Fourchettes de l’espoir.

C’est sans parler de la criminalité : si elle a diminué de 26 % en dix ans, d’après les données du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le poste de quartier 39 (PDQ) à Montréal-Nord détient encore le deuxième taux de crimes contre la personne de l’agglomération.

Voitures incendiées, coups de feu : des événements de criminalité se sont multipliés dans le nord de l’arrondissement dans le dernier mois, près de la rue Pascal, non loin des lieux de la tragédie de 2008.

Les citoyens craignent d’être ramenés dix ans en arrière et de revivre une autre « histoire Fredy Villanueva ».

« On n’est jamais à l’abri d’un patrouilleur qui veut faire le Rambo et commet l’irréparable. Ça peut dégénérer en cinq secondes ici et n’importe où ailleurs », s’inquiète Brunilda Reyes, directrice des Fourchettes de l’espoir, un organisme d’aide aux démunis.

C’est beau

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le quartier où les émeutes ont éclaté s’est embelli avec les années: la rue Pascal est bien plus verte qu’avant, certaines façades de magasin ont connu une petite cure de jouvence et le stationnement a été refait.

Mais ce quartier, où ont éclaté les émeutes, s’est considérablement embelli avec les années, selon elle. Des jardins communautaires et des ruelles vertes ont fait leur apparition. Derrière la Maison communautaire et culturelle de Montréal-Nord — où Fredy Villanueva est mort —, le terrain sportif possède désormais du gazon synthétique et le parc Henri-Bourassa, juste à côté, est en réaménagement et accueillera une place de l’Espoir.

Plus loin, sur la rue Pascal, au coin de la rue Roland, le stationnement a été refait, les façades de certains commerces et logements ont connu une cure de jouvence et des arbres ont poussé ici et là.

« Le quartier est mieux qu’avant, ça paraît mieux et on a l’air moins pauvres », confie Manon, qui travaille au marché Unik de la rue Pascal depuis vingt-quatre ans.

« C’est beau, ça apporte un peu de joie de vivre », renchérit Marcel Jorges, un Haïtien du quartier, croisé dans une boutique du coin.

Une police « omniprésente »

Mais pour Will Prosper, ce n’est pas avec « des changements cosmétiques » que les problèmes de fond pourront se régler. « On met un pansement sur le bobo, on veut cacher qu’à l’intérieur des résidences les gens vivent dans des conditions pitoyables », s’offusque-t-il.

Et la présence quasi permanente de la police ne lui apparaît pas non plus comme une solution. « On a besoin d’intervenants sociaux sur le terrain, pas de policiers qui font de la répression », dit-il.

Après l’été 2008, conscient qu’un lien s’était brisé entre forces de l’ordre et citoyens, le SPVM a accentué sa présence, tout en misant sur le dialogue. Des patrouilleurs à pied sillonnent quotidiennement les rues et une conseillère en développement communautaire, Rose-Andrée Hubbard, s’est ajoutée à l’équipe.

Sa formation de psychologue lui permet d’outiller les policiers dans leurs interventions quotidiennes.

« Elle nous amène à voir un criminel d’un autre oeil, à nous questionner sur son parcours, sur ce qui pourrait expliquer ses agissements », précise le commandant du PDQ39, Miguël Alston.

Les agents participent aussi à des activités sportives — soccer, basket-ball, course — avec les jeunes du secondaire. « On veut humaniser le métier de policier, montrer que derrière l’uniforme il y a un être humain à qui on peut parler », explique M. Alston.

Les habitants, eux, semblent partagés. Des jeunes croisés sur la rue Pascal — qui ont préféré garder l’anonymat — confient se sentir intimidés par « l’omniprésence des agents ».

« Ils parlent avec les jeunes, ils sont devenus pas mal “copains” avec les habitants, nuance Marcel Jorges. Mais ça n’empêche pas qu’on entend toujours tirer. C’est un quartier chaud, c’est comme ça. »

De son côté, Brunilda Reyes voit d’un bon oeil leur présence. « Avant, si on voyait la police, c’est qu’il y avait un problème, note-t-elle. Maintenant, ils sont là pour parler aux citoyens, c’est encourageant. »

Elle remarque aussi des changements dans la façon dont le SPVM travaille désormais, en collaboration avec les organismes, n’hésitant plus à leur demander conseil.

Le milieu communautaire a également revu ses façons de faire après le décès de Fredy Villanueva, constatant sa déconnexion avec les besoins des communautés. Activités extérieures, tables de discussion, aide individuelle sont désormais monnaie courante, indique Mme Reyes.

Encore à faire

Loin de vouloir nier ces progrès, Will Prosper estime que les gouvernements provincial et fédéral devraient fournir leur part d’efforts pour aider la communauté.

« Ça prend un plan et des projets d’envergure, pas juste des fonds distribués ici et là aux organismes […] Il faudrait développer le transport en commun, allonger les heures de CPE si l’on veut aider plus de familles », fait-il remarquer, rappelant que Montréal-Nord fait partie des circonscriptions les plus pauvres, non seulement de Montréal et du Québec, mais aussi du Canada.

6 commentaires

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  • Caroline Mo - Inscrite 9 août 2018 06 h 53

    Question

    Le problème ne réside-t-il pas dans la formation de ghettos ?

  • Gilles Bonin - Abonné 9 août 2018 06 h 55

    Contre toute discrimination

    Mais la glorification de petites frappes plus ou moins criminalisées par frérot interposé, non merci.

  • Gilles Bousquet - Abonné 9 août 2018 09 h 15

    Sauter sur la police, pour défendre son frère criminel

    Pas une bonne affaire à faire, c'est contre la loi , ça ne mérite pas d'être encensé.

  • Loyola Leroux - Abonné 9 août 2018 10 h 42

    Célébrer le meurtre d'un jeune bandit ?

    A la radio de Radio-Canada, 95.1, mardi le 7 aout 2018, vers 16h15, dans le cadre du 10e anniversaire du ''meurtre'' de Freddy Villanueva, le journaliste dit ''qu'il a été tué par un policier alors qu'il jouait aux dés avec des amis,'' rien de moins, le contexte n'est pas expliqué. Aucune info sur le quartier, sa famille, etc. Il continue avec des interviews réalisés sur le terrain. A sa grande surprise, personne ne se rappelle cet incident fâcheux. Seuls des travailleurs de rue donnent leur opinion.

    Je pose une question : si les journalistes de Radio-Canada, du Devoir et de la gauche en général ne parlaient pas de ce jeune criminel, qui mentionnerait son nom?

    Pour ne pas être en reste, pourquoi ne pas lui élever une statue dans un parc avec comme thématique l'apport des gangs de rue, des différents pays du monde, à la diversité culturelle de Montréal. Pour éviter les problèmes reliés à l'appropriation culturelle, il faudrait que les sculpteurs et les constructeurs du monument soient tous membres des gangs de rue.

  • Léonce Naud - Abonné 9 août 2018 13 h 10

    Habitants et Agents de police

    Au Canada-français, personne n'attaque impunément un Habitant ou un Agent de Police.