La découverte de Maisonneuve

Léo Leymarie a commencé à se passionner pour la Nouvelle-France au collège Villa Maria, où il a enseigné.
Illustration: Tiffet Léo Leymarie a commencé à se passionner pour la Nouvelle-France au collège Villa Maria, où il a enseigné.

Au début du XXe siècle le journaliste français Léo Leymarie est parti sur les traces du fondateur de Montréal, Paul de Chomedey de Maisonneuve. Après 40 ans de travail, il est mort sans avoir publié la grande biographie que tout le monde attendait, et son comportement ambigu a jeté un voile sur ses recherches. Cette série en quatre épisodes retrace sa vie mouvementée et tente de retrouver ses documents oubliés sur Maisonneuve.

Bizarrement, Anne Jean-Baptiste Léo Leymarie n’a pas contracté le virus de la Nouvelle-France au contact d’historiens, mais à travers sa passion des insectes. Ce jeune Parisien, né en 1876, a appris les sciences du vivant sur les bancs de l’université. Il s’intéresse particulièrement aux insectes, qu’il se met à collectionner. Il réunit des spécimens rares qui proviennent notamment de l’Amérique du Nord. À cette époque, Paris est en effervescence, car l’Exposition universelle de 1900 se prépare. La France, récemment humiliée par les Prussiens, veut entrer du bon pied dans le nouveau siècle. Elle aménage une énorme partie de sa capitale pour accueillir quelque 50 millions de visiteurs. Le tout jeune Canada propose à Léo Leymarie d’exposer ses papillons d’Amérique dans son pavillon. Les Canadiens l’incitent dans la foulée à venir s’installer au pays pour y enseigner et créer des collections d’insectes dans les musées. En acceptant, Léo Leymarie vient de sceller son destin.

Vue du pavillon du Canada à l'exposition universelle de 1900 à Paris.

Comme en atteste un entrefilet dans le journal La Patrie, le jeune Français débarque d’un paquebot à Montréal en novembre 1900. L’accueil est enthousiaste, car son expertise est rare au pays. Il va effectivement aider les musées à collecter des insectes et à les classer scientifiquement. Il enseigne à Montréal pour le compte de l’Université Laval ou à Villa Maria, chez les soeurs de la Congrégation de Notre-Dame (CND). Ces religieuses gèrent l’héritage spirituel de la pionnière de l’éducation en Nouvelle-France : Marguerite Bourgeoys (arrivée en 1653). Léo Leymarie découvre alors l’histoire de ces pionniers français venus, comme lui, démarrer une nouvelle vie. Aux archives d’Ottawa qui conservent les documents de Léo Leymarie liés à la Nouvelle-France, une lettre éclaire particulièrement cette transition. Soeur Sainte-Anne-Marie de la CND se réjouit que Léo Leymarie publie un portrait de Marguerite Bourgeoys dans le quotidien catholique La Croix en France. Elle évoque dans cette missive le bon souvenir que l’enseignant a laissé dans les musées et les écoles. On comprend surtout en lisant ces lignes que le jeune homme, une fois revenu en France après deux années passées au Canada, s’est mué en journaliste.

Photo: Archives Congrégation de Notre-Dame Léo Leymarie a commencé à se passionner pour la Nouvelle-France au collège Villa Maria, où il a enseigné.

Les traces de Maisonneuve

Progressivement, Léo Leymarie délaisse les insectes au profit des héros de la Nouvelle-France. Le journaliste a bien cerné les zones d’ombre qui entourent ces personnages mythiques. À commencer par le parcours de Paul de Chomedey de Maisonneuve, de retour à Paris en 1665 après un conflit avec son gouverneur (Augustin de Saffray de Mézy). Léo Leymarie passe de longues heures dans les archives françaises pour retrouver des traces des 11 dernières années du fondateur de Montréal. Il retrouve notamment les scellés après décès de Maisonneuve qui éclairent d’un jour nouveau sa vie parisienne. La Première Guerre mondiale marque une pause dans ses recherches, car il est mobilisé. Léo Leymarie reprend de plus belle après cet épisode pour reconstituer la jeunesse française de Maisonneuve, dont on ignore tout. Il suppose que les informations se cachent dans des coffres à Troyes, la région française dont vient le fondateur de Montréal. L’intuition s’avère payante : Léo Leymarie isole l’acte de baptême de Paul de Chomedey et en fait un tirage photographique. La découverte est célébrée en fanfare dans La Presse à Montréal, le 18 décembre 1920 : « Après un travail méthodique et patient, forcément interrompu par la guerre mondiale, M. Leymarie a réuni une série de pièces de la plus haute valeur… » Le journal en profite pour publier le fac-similé du document que le journaliste français a transmis à un archiviste québécois du Palais de Justice du district de Montréal : Édouard-Zotique Massicotte.

«La Presse» annonce la découverte de l'acte de baptême du fondateur de Montréal en 1920. Auparavant, les historiens pensaient que Paul de Chomedey était né à Troyes en Champagne. 

Léo Leymarie a abondamment communiqué avec cet historien, qui le pousse à effectuer des découvertes en France « pour enfin soulever le voile qui cachait le passé de notre fondateur ». Grâce à ces encouragements, notre enquêteur français décide d’écrire un livre pour relater ses découvertes et dresser un portrait complet de Maisonneuve. Il lui faut donc combler les portions manquantes dans la biographie. Après quelques mois de fouille méticuleuse dans les archives de Troyes, l’arbre généalogique des Chomedey se dessine. À travers lui, les querelles familiales commencent à émerger. Léo Leymarie révèle par exemple que le beau-frère et la soeur de Maisonneuve ont été assassinés par un ennemi jaloux de leur seigneurie. Il esquisse le portrait d’un homme qui fuit les luttes claniques en s’exilant en Amérique.

L’historien parisien s’attaque ensuite au passé militaire du cofondateur de Montréal. Léo Leymarie veut trouver des documents pour prouver le statut d’officier revendiqué par Chomedey. Il plonge dans les archives du ministère de la Guerre et dans des ouvrages spécialisés pour identifier son régiment. L’absence de résultat fait naître des doutes dans son esprit sur la jeunesse réelle de Maisonneuve. Il communique ceux-ci à Édouard-Zotique Massicotte. Ce dernier lui relaie l’émoi de la communauté historique montréalaise devant ces remises en cause : « Vous trouverez peut-être cet état d’âme curieux mais vous ne devez pas oublier que les Canadiens-Français [sic] occupent en Amérique une position particulière. Entourés d’éléments plus ou moins sympathiques… Et si l’on déflore cette histoire, si on diminue les héros, les héroïnes du passé, on fournira des armes à l’ennemi. »

Léo Leymarie tentera par la suite de rassurer ses correspondants montréalais. Mais un peu trop tard, car ceux-ci ont déjà échafaudé un plan de défense contre lui. Empreint de naïveté, Léo Leymarie ne mesure pas la force du tourbillon qu’il a déclenché et persiste. En coulisses, des gens influents ont décidé d’écarter cet importun, quitte à évacuer l’ensemble de son travail.

À suivre…