Une pénurie d’EpiPen vouée à se reproduire?

À l’heure actuelle, aucune autre marque d’auto-injecteur d’épinéphrine n’est offerte au Canada.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir À l’heure actuelle, aucune autre marque d’auto-injecteur d’épinéphrine n’est offerte au Canada.

Le Canada risque de traverser en août sa troisième pénurie d’EpiPen en l’espace de quelques mois, une situation qui pourrait être évitée, soulignent des experts.

Santé Canada en a fait l’annonce en soirée, lundi. Selon les informations qui lui ont été fournies par le fabricant, Pfizer Canada, la rupture de stock du célèbre stylo jaune est attribuable à un « problème de fabrication » survenu à son usine du Missouri, aux États-Unis.

À l’heure actuelle, aucune autre marque d’auto-injecteur d’épinéphrine n’est actuellement offerte au Canada. Et ce, malgré le fait que ce médicament en soit un « d’urgence » puisque destiné aux personnes sur le point de développer une réaction allergique potentiellement mortelle, fait remarquer le pharmacien Patrick Boudreault. « De l’adrénaline en auto-injection, j’en ai, et c’est EpiPen », lance celui qui est aussi directeur des affaires externes à l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Alors que les produits des entreprises pharmaceutiques Kaléo Pharma (Allerject), Taro Pharmaceuticals (Taro-epinephrine), Valeant Canada (Emerade) et Lincoln Medical (Anapen) ont toutes reçu l’aval de Santé Canada pour commercialiser leur produit, elles brillent toujours par leur absence.

Kaléo — qui détient aujourd’hui les droits d’Allerject — a fait savoir au Devoir qu’elle envisageait un retour de l’auto-injecteur dans les rayons canadiens, sans d’autres détails. Le médicament avait fait l’objet en 2015 d’un important rappel pour défectuosité avant de disparaître complètement des pharmacies du pays.

La décision de commercialiser un produit revient au fabricant, se défend de son côté Supriya Sharma, conseillère médicale en chef pour Santé Canada, indiquant que l’agence fédérale ne peut « contraindre une entreprise à commercialiser et à fournir un produit ».

Une situation qui fait sourciller Patrick Boudreault. « Là, il faut gérer la crise dans les deux et trois prochaines semaines. Ça, les pharmaciens le font et crient “présent”. Maintenant, il faut qu’on regarde le dossier de fond. J’ai quatre compagnies qui ont un avis de conformité de Santé Canada et j’en ai seulement une dont le produit est offert sur le marché pour que je puisse m’approvisionner demain matin. »

Selon lui, Santé Canada pourrait obliger les pharmaceutiques — ou à tout le moins leur proposer des incitatifs — à mettre un certain nombre de leur nouveau stylo d’épinéphrine sur le marché au moment de délivrer leur avis de conformité.

Le « culte » EpiPen

Aux yeux de Marc-André Gagnon, professeur de politique publique à l’Université Carleton, à Ottawa, l’une des raisons derrière cette pénurie est que nous payons le prix aujourd’hui de ce qu’il appelle le « culte » de l’EpiPen. « C’est un produit de marque pour lequel des produits génériques existent, mais ne sont pas produits parce qu’on a créé une espèce de culte autour de la marque EpiPen. »

Avec le temps, l’auto-injecteur est devenu symbole de confiance et de sécurité auprès des patients, non seulement au Canada, mais également chez nos voisins du Sud, en tassant progressivement du marché ses concurrents, poursuit-il. « EpiPen a capturé le monopole du marché nord-américain. »

Le spécialiste de l’industrie pharmaceutique va jusqu’à dire que le Québec devrait inclure dans son régime d’assurance médicaments un système d’appel d’offres avec des « clauses claires pour s’assurer de la sécurité de l’approvisionnement ».

Patrick Boudreault avance pour sa part que les auto-injecteurs d’épinéphrine sont un produit de niche, complexes à produire. « Peut-être y a-t-il peu de joueurs qui sont intéressés », suggère-t-il. « Mais on sait qu’il y en a quatre. Où sont-ils ? »

Le gouvernement Trudeau sommé d’agir

Les partis de l’opposition à Ottawa demandent aux libéraux de Justin Trudeau de s’attaquer à la pénurie d’auto-injecteurs d’épinéphrine, qui peuvent sauver des vies en cas de réaction allergique grave.

Selon le porte-parole néodémocrate en matière de santé, Don Davies, le gouvernement fédéral a le devoir de veiller à ce que ces injecteurs, commercialisés sous le nom d’« EpiPen », soient toujours offerts en quantité suffisante dans les pharmacies du pays. M. Davies serait même prêt à menacer les détenteurs de brevets pharmaceutiques de perdre le droit de vendre leurs produits sur le marché canadien.

Les conservateurs, de leur côté, demandent au gouvernement d’encourager le développement d’un approvisionnement canadien.

Après avoir mis en garde la population sur la pénurie à venir, Santé Canada a indiqué que toute personne qui subirait une réaction anaphylactique et qui n’aurait qu’un « EpiPen » périmé devrait l’utiliser quand même, avant de composer immédiatement le 911.

« C’est inacceptable que la réponse de Santé Canada à la pénurie d’EpiPen ait été de dire à la population d’utiliser des injecteurs expirés, a soutenu M. Davies mercredi. La ministre de la Santé [Ginette Petitpas Taylor] n’aurait jamais dû laisser cette situation risquée se produire. C’est maintenant à elle de corriger les choses immédiatement. »

Les néodémocrates demandent à Santé Canada d’exiger des détenteurs de brevets qu’ils fournissent le médicament, sans quoi ils perdront leur autorisation de vente sur le marché canadien. « Lorsque des compagnies pharmaceutiques étrangères ne parviennent pas à fournir des médicaments susceptibles de sauver des vies aux Canadiennes et aux Canadiens, le gouvernement fédéral peut et doit agir », a soutenu le député Davies.