Un rare regard sur l’occupation autochtone de L’Ancienne-Lorette

Le chantier archéologique situé derrière le presbytère de L’Ancienne-Lorette
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le chantier archéologique situé derrière le presbytère de L’Ancienne-Lorette

Le Devoir part cet été à la rencontre de chercheurs qui profitent de la belle saison pour mener leurs travaux sur le terrain. Aujourd’hui, la série Grandeur nature s’intéresse à des fouilles archéologiques qui ont mené à des découvertes inusitées à Québec.

Quand l’archéologue Stéphane Noël a mené l’an dernier des sondages exploratoires sur le site de la première occupation de L’Ancienne-Lorette par les Hurons-Wendats, il est passé à 20 centimètres d’une découverte qui paraît désormais immanquable.

Qu’importe. Le potentiel du terrain situé derrière le presbytère de L’Ancienne-Lorette demeurait évident pour le chercheur, et l’importance de mener des fouilles archéologiques sur ce secteur de 700 mètres carrés, tout aussi impérative avant qu’on transforme le lieu en centre communautaire.

Ainsi ont commencé, en mai, les fouilles archéologiques de cet espace désormais en banlieue, dans un partenariat entre la coopérative Gaïa, la Ville de L’Ancienne-Lorette — enclavée dans la ville de Québec — et la communauté huronne-wendate de Wendake.

Aujourd’hui, la richesse historique de l’endroit saute aux yeux. Et l’ampleur de la découverte qu’a frôlée Stéphane Noël lors de ses sondages aussi. Dès l’arrivée sur le site des fouilles qui ont eu lieu au cours de l’été, elle s’impose visuellement, dans les fondations d’un impressionnant bâtiment de pierres des champs, qui font quatorze mètres sur sept.

« Je n’avais aucune idée que c’était là ! » lance Stéphane Noël, maître d’oeuvre d’un chantier qui permet de jeter un rare regard sur la période de l’occupation autochtone du territoire, entre 1673 et 1697.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Les fondations du bâtiment de pierres des champs sont imposantes, d’une dimension de quatorze mètres sur sept.

L’archéologue estime que le bâtiment a été utilisé vers la fin de cette période, ou dès l’arrivée des prêtres jésuites, en 1698. « Ce qu’on pense que c’est, actuellement, c’est un bâtiment avec une fonction mixte. Probablement qu’il y eût des gens qui vivaient là, mais la fonction principale semble être l’entreposage », avance-t-il.

La maçonnerie massive laisse croire qu’une structure de bois y était déposée et que le bâtiment comportait un étage et demi, poursuit le chercheur. « On n’a aucun document historique qui parle d’un bâtiment derrière [le presbytère] », dit-il au sujet de cette découverte inusitée.

Truelles et hypothèses

Tout à côté, une autre trouvaille des chercheurs, qui sont nombreux à avoir troqué leurs bureaux de l’Université Laval pour plonger les mains dans la terre pendant que dure l’été. Ici, ils ont déterré une profonde « glacière », large ouverture dans le sol qui était autrefois recouverte de neige ou de glace pour conserver les aliments au frais.

Dans la forme en « huit » de celle-ci, Stéphane Noël décode les traces d’un agrandissement de la glacière. Peut-être celui-ci est-il un vestige des largesses de Brassard Deschenaux, prêtre réputé généreux, arrivé à L’Ancienne-Lorette en 1786 et responsable de l’ajout de nouvelles ailes au presbytère ?

Au fond d’une tranchée, l’un des « fouilleurs » actifs sur le terrain s’avance : il juge qu’une descente partant du bâtiment principal et se dirigeant vers la cave a été condamnée une fois la vaste structure abandonnée, puis remplacée par des pierres plates formant un escalier. Peut-être cette hypothèse se confirmera-t-elle au fil des recherches. Entre-temps, il retourne à sa truelle, racle le sol et passe soigneusement la terre au tamis. Tout est récupéré, jusqu’aux perles minuscules laissées là par des Autochtones.

Un casse-tête à reconstituer

Chacune de ces découvertes est transportée dans le sous-sol du presbytère adjacent. Devant leurs écrans, près du bac d’eau où une collègue frotte les artefacts à la brosse à dents, les spécialistes en culture matérielle trient, identifient et classent les artefacts dans une banque de données.

Photo: Francis Vachon Le Devoir L'un des artefacts retrouvés sur le chantier

Au moment de la fin des recherches, le 20 juillet, ils devraient en avoir trouvé 60 000 à 70 000. Cela fait une moyenne de 2000 artefacts par jour.

« Ce qui nous a surpris ici, ce sont les pipes en pierre. […] On a tous les morceaux de la chaîne de fabrication », constate Marie-Michelle Dionne, responsable du laboratoire et archéologue chez Gaïa. « On savait qu’on trouverait des pipes en pierre, mais pas de là à trouver une chaîne opératoire aussi élaborée, aussi complète. On a des blocs d’argilite, de premier dégrossissage ; toutes les étapes d’éclats », poursuit-elle en étalant les pipes, témoins des divers stades de leur fabrication.

60 000
C’est le nombre minimum d’artefacts que les archéologues devraient avoir trouvés au moment de la fin prévue des recherches.

Dans la frénésie des fouilles, ni Stéphane Noël ni Marie-Michelle Dionne ne peuvent prédire ce qui deviendra la signature — la plus grande découverte, l’angle le plus intéressant — de cet exercice archéologique. « Souvent, la collection se révèle par après », rappelle le premier.

Dès la fin de l’été, l’archéologue retournera au bureau pour « regarder les données, les artefacts et les couches » ; pour « démêler le casse-tête » que son équipe aura découvert au fil des semaines.

Derrière le presbytère de L’Ancienne-Lorette — un bâtiment que les travaux vont épargner —, les pelles mécaniques pourront s’activer sur un nouveau chantier, et faire place au centre communautaire ultramoderne de la municipalité.