La guerre musicale des oiseaux

Le plongeon huard possède plusieurs chants à son répertoire pour séduire, pour défendre son territoire ou encore pour avertir de la présence d’un danger.
Photo: Jean-Simon Bégin Le plongeon huard possède plusieurs chants à son répertoire pour séduire, pour défendre son territoire ou encore pour avertir de la présence d’un danger.

Le Devoir poursuit une série estivale proposant un portrait sonore du Québec. Aujourd’hui : le chant des oiseaux.

Le viréo aux yeux rouges est un oiseau discret. Vivant dans les boisés, dans les feuillages des arbres, il se camoufle facilement. Pourtant, quand il chante, il a le coffre d’un champion mondial. Dans son livre Lumière des oiseaux, l’écrivain et poète Pierre Morency parle de sa musique comme d’« un prêche énergique, interminable refrain de notes liquides où il m’a toujours semblé reconnaître les signes de notre langage ».

Le viréo est le seul chanteur, poursuit Morency, « dont on peut dire qu’il parle d’amour avec des chiffres. Du matin au soir, là où il a établi son gîte, le Petit Prêcheur répétera : “Chérie, ô huit. Chérie. Cinq, six, sept, huit, zéro. Chérie, ô huit…” ».

Contrairement aux humains, les oiseaux ne délimitent pas leur territoire par leur présence physique, mais plutôt par le chant. Ils livrent ainsi une guerre pacifique, résume le musicologue, biologiste et musicien Antoine Ouellette, auteur du livre Le chant des oyseaulx.

Les oiseaux se servent de leur chant comme d’un drapeau établissant leur territoire. Faut-il alors s’étonner que le chant de la grive des bois nous transporte immédiatement au milieu d’une forêt ? Ou que celui d’un plongeon huard nous ramène au milieu d’un lac isolé du nord, par un crépuscule d’été ?

Pour Antoine Ouellette, le chant des oiseaux dispose d’un langage plus développé que ce que l’on pense. Citant les travaux de William E. Barklow sur le chant du plongeon huard, il le décortique comme suit.

La « plainte » est un message d’interaction avec d’autres huards. Elle peut être constituée d’un seul son « semblable au cri du loup — mais encore plus fantomatique, souvent sur la note mi bémol en descendant vers la fin » — ou de plusieurs sons.

Écoutez le chant du plongeon huard

 


Le « trémolo » est plutôt émis « lorsque l’oiseau est dérangé ou effrayé. […] Il est fait de notes brèves, répétées en un enchaînement très rapide comme un rire sarcastique ». C’est le seul chant que l’oiseau peut émettre en vol. Il est alors modifié, « distordu », et « nerveux ». Le « yodel » est pour sa part un chant agressif, émis par le mâle en période de nidification, notamment au cours de confrontations entre rivaux. « Plus l’oiseau est excité, écrit Ouellette, plus son yodel compte de répétitions : il renforce alors l’insistance, l’urgence, la colère de son message. » Enfin, le hululement est fait de sons « simples, doux et brefs, isolés par des silences », donnés lors de contacts familiaux ou de rencontres amicales.

Les oiseaux chantent donc pour diverses raisons, pour séduire, pour défendre leur territoire, pour avertir de la présence d’un danger.

Peut-être même chantent-ils parfois pour le simple plaisir de chanter.

« Je ne dis pas que les oiseaux parlent, écrit Pierre Morency. Je dis qu’ils disent quelque chose en étant simplement qui ils sont. »

Chant libre

En fait, les chercheurs ont remarqué que les oiseaux se mettent souvent à chanter au crépuscule, sans raison apparente. On appelle ce chant le chant de l’aurore, ou encore le chant libre. « Ces chants-là demeurent inexpliqués », dit Ouellette.

C’est grâce à un organe vocal nommé syrinx que les oiseaux peuvent faire des vocalises.

Photo: John Benson CC Le viréo aux yeux rouges est un oiseau discret, mais il a le coffre d’un champion.

Et si la très grande majorité des oiseaux chantent, certaines espèces en sont dépourvues. C’est le cas de l’urubu, par exemple, ce rapace qui doit se contenter de faire des grognements plutôt que de chanter.

Les pics, quant à eux, préfèrent s’exprimer par les percussions plutôt que par le chant, bien qu’ils puissent émettre des cris.

Antoine Ouellette, qui a composé une musique pour orchestre symphonique inspirée du chant des oiseaux, intitulée La joie des grives, est accoutumé à leur expression percussive.

« Selon les espèces, ils ne tambourinent pas de la même manière, dit-il. Il y en a qui ont un martèlement stable, rythmiquement. Il y en a qui ont un martèlement syncopé et jazzé. Il y en a aussi qui font un crescendo en martelant. Ils se servent de ce son pour communiquer. »

Pierre Morency dit, pour sa part, du pic flamboyant qu’il fait une série de « hak-hak-hal, assez semblable à un long rire fou et incisif », suivie d’« un roulement de tambour bref et sourd, lui aussi d’une très longue portée ».

Il allait donc de soi, dans La joie des grives, que les pics soient joués par les percussions. La grive fauve était jouée par la flûte et le piccolo, la grive des bois par la clarinette, et le merle d’Amérique par le hautbois.

Reste que le chant des oiseaux est une musique difficile à transcrire. « Les oiseaux chantent très rapidement. Et les intervalles ne sont pas nécessairement ceux de la musique humaine. Il y a des quarts de ton, des sixièmes de ton, des micro-intervalles », raconte Ouellette.

Chants d’apprentissage

Oiseau particulièrement intelligent, l’étourneau a quant à lui la particularité d’apprendre de nouveaux sons tout au long de sa vie. Il pourra par exemple intégrer certains sons émis par des humains, des sonneries de téléphone, voire des klaxons de voiture.

Car le vocabulaire n’est pas strictement inné chez les oiseaux. Les chercheurs ont remarqué qu’un oiseau qui est élevé loin de ses parents n’atteint jamais son plein potentiel de chanteur.

« Il y a des chants intergénérationnels, des chants d’apprentissage », poursuit Ouellette.

Au sein d’une même espèce, les oiseaux ont également leur dialecte, selon la région où ils se trouvent. Au Québec, c’est le cas notamment des groupes de bruants chanteurs.

À ce sujet, Jean-François Noulin écrivait, dans le magazine Québec Oiseaux : « Les bruants montréalais utilisent des expressions complètement différentes de celles qu’utilisent les bruants de Québec ou même de Saint-Jean-sur-Richelieu ».

On compterait quelque 457 espèces d’oiseaux au Québec. Et Antoine Ouellette s’inquiète de leur conservation.

« Au Canada, les chiffres les plus conservateurs parlent d’une baisse de 12 % du nombre d’oiseaux depuis 1970. Il y en a qui parlent du tiers. Cela arrive pour toutes sortes de raisons, la principale étant la perte des habitats, les pratiques agricoles intensives industrielles. En ville, il y a les fenêtres, sur lesquelles les oiseaux se fracassent. »

Il est peut-être temps d’écouter ce qu’ils ont à nous dire.