Toronto devient plus violente

Une amie de Reese Fallon, Desirae Shapiro, et sa mère, Gina Shapiro, pleuraient à chaudes larmes la perte de leur amie, tuée dans la fusillade dimanche.
Photo: Mark Blinch La Presse Canadienne Une amie de Reese Fallon, Desirae Shapiro, et sa mère, Gina Shapiro, pleuraient à chaudes larmes la perte de leur amie, tuée dans la fusillade dimanche.

La fusillade qui a fait trois morts, dont le tireur, dimanche soir à Toronto ravive le débat sur le contrôle des armes à feu. Au moment même où le maire John Tory déplore le laxisme face au problème, de nouvelles données de Statistique Canada révèlent que les crimes violents liés aux armes à feu augmentent, particulièrement sur le territoire torontois.

« J’ai déjà déclaré à de multiples reprises que Toronto a un problème d’armes à feu. Il y a beaucoup trop de personnes qui portent une arme à feu et qui ne devraient pas y avoir accès », a regretté le maire Tory lors d’un discours devant le conseil municipal lundi.

En fin de journée, les autorités ont dévoilé l’identité de l’homme considéré comme le responsable de l’attaque, Faisal Hussain. Le Torontois de 29 ans souffrait, selon sa famille, de graves problèmes de santé mentale, y compris de psychose et de dépression.

Dimanche soir, Faisal Hussain a ouvert le feu au hasard sur des passants qui se trouvaient sur l’avenue Danforth, au coeur du quartier grec de Toronto, tuant Reese Fallon, une jeune femme de 18 ans, ainsi qu’une fillette de 10 ans dont l’identité n’a pas encore été confirmée.

Treize autres personnes, âgées de 10 à 59 ans, ont été blessées, ont confirmé les autorités. L’assaillant a été retrouvé mort dans une ruelle à proximité quelques minutes plus tard après avoir échangé des coups de feu avec des policiers arrivés rapidement sur les lieux.

Photo: Agence France-Presse Des amies d’une des victimes, Reese Fallon, ont tenté lundi d’entrer dans le périmètre de sécurité pour pouvoir déposer des fleurs à l’endroit où leur amie a été tuée.

Bien que les autorités aient refusé de s’avancer lundi sur le motif de l’attaque, le maire de Toronto a pointé du doigt la facilité à se procurer des armes à feu.

« Pourquoi quelqu’un dans cette ville a-t-il besoin d’un pistolet ? » s’est-il interrogé. « Je sais que répondre à des questions comme celle-ci n’éliminera pas complètement ces tragédies, mais même si nous pouvons prévenir un seul de ces incidents, alors, à mon avis, c’est une discussion qui vaut la peine d’être tenue très bientôt », a-t-il poursuivi.

Le drame survient alors que la métropole canadienne se remet encore de l’attentat à la camionnette-bélier qui a fait 10 morts en avril dernier.

Fusillades en hausse

Au lendemain de la fusillade meurtrière, de nouvelles données de Statistique Canada montrent que l’utilisation criminelle d’armes à feu est en augmentation, notamment à Toronto.

La semaine dernière, la police de Toronto avait d’ailleurs annoncé un plan de réduction de la violence par armes à feu, avec un renfort de quelque 200 policiers supplémentaires destinés à être déployés la nuit dans les quartiers problématiques. Toronto a été ces derniers temps le théâtre d’un accroissement de la violence par armes à feu, attribuable principalement aux gangs.

Entre le début de l’année 2018 et le 14 juillet, Toronto avait connu 220 fusillades, qui ont coûté la vie à 27 personnes, contre 196 échanges de coups de feu et 17 morts pour toute l’année 2017, selon les statistiques officielles. Ces violences par balle ont augmenté de 10 % par rapport à la même période de l’année dernière.

Le desserrement du contrôle des armes à feu sous le gouvernement conservateur de l’ancien premier ministre Stephen Harper y est pour quelque chose, selon Francis Langlois, membre de la Chaire Raoul-Dandurand. En 2012, l’obligation pour les Canadiens d’enregistrer leurs carabines et leurs fusils de chasse a été abolie.

« Du moment où on desserre le contrôle, forcément il va y avoir plus d’armes à feu qui vont se retrouver entre les mains de gens qui n’ont pas toujours de bonnes intentions », souligne le professeur d’histoire, qui s’intéresse à la question des armes à feu aux États-Unis et au Canada.

Le registre fédéral des données sur les armes à feu avait aussi été détruit sous le gouvernement Harper. Le Québec a remis en vigueur en début d’année un registre obligeant tous les propriétaires d’armes de la province à les enregistrer auprès du gouvernement.

En mars dernier, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a quant à lui dévoilé son projet de loi relatif aux armes à feu, qui pourrait restaurer certaines mesures qu’avaient abolies les conservateurs de Stephen Harper. Ottawa envisage même d’interdire les publicités aux accents militaires et d’instaurer la déclaration obligatoire de tout achat de masse.

Résidents ébranlés

Une bonne partie de la journée de lundi, plusieurs pâtés de maisons au coeur de Greektown étaient entourés de rubans jaunes de la police et presque tous les commerces locaux étaient fermés. Beaucoup de ceux qui ont été témoins de la fusillade ont relaté le chaos qui régnait pendant l’attaque.

Lenny Graf, qui avait mangé dimanche soir dans un restaurant du quartier, a raconté lundi qu’il regardait son fils de neuf ans et un ami jouer autour d’une fontaine à proximité lorsque les tirs ont commencé, vers 22 h.

« Mon premier instinct a été d’essayer de trouver Jason, et je l’ai vu accroupi derrière la fontaine, et j’ai remarqué que le tireur avait fini de tirer là et qu’il s’éloignait », a-t-il dit. « J’ai attrapé Jason et je l’ai emmené dans la ruelle, nous avons couru à l’arrière du restaurant pour constater que l’ami de Jason était là en sécurité, tout comme ma femme. »

Photo: Mark Blinch La Presse canadienne Des messages personnels ont été écrits en hommage aux victimes sur un immeuble en rénovation.

Valia Dsaliou, qui travaille dans une station de radio de langue grecque du quartier, a soutenu que la communauté, très soudée, était ébranlée par la tragédie. « C’est comme un petit village pour nous, ici », a-t-elle dit. « C’est quelque chose que nous ne pouvions même pas imaginer, mais c’est arrivé. Mais on ne sait pas pourquoi c’est arrivé, ou ce que tout cela est censé signifier pour nous. »

Des témoins ont publié de nombreuses photos et vidéos en ligne, y compris une vidéo qui semble montrer un homme, vêtu de noir et portant une sacoche, faisant quelques pas avant de lever les bras devant lui alors que des coups de feu retentissent.

La police de Toronto a par ailleurs fait appel au public en demandant aux témoins ayant des images de l’attaque de les leur faire parvenir.

Avec La Presse canadienne et l’Agence France-Presse

Ce que l’on sait

Deux enquêtes ont été ouvertes à la suite de la fusillade meurtrière.

La police de Toronto est responsable de faire la lumière sur les circonstances de l’attaque.

L’Unité des enquêtes spéciales, l’équivalent du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) au Québec, se penchera sur le décès du tireur. Celui-ci est mort à la suite d’un échange de coups de feu avec les policiers. On ignore pour le moment s’il est décédé après avoir été atteint par un policier ou s’il a retourné son arme contre lui.

Parmi les blessés, on dénombre six femmes et sept hommes.

Cinq des blessés ont reçu leur congé de l’hôpital.
4 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 juillet 2018 05 h 36

    A mon sens, la question juste devrait-être « Pourquoi quelqu’un dans cette ville croit-il avoir besoin d’un pistolet ? »

    Tout ce qui participe à désinformer, à décérébrer et à accroître l'ignorance des masses lutôt que leur éducation sociale, participe à l'abrutissement collectif nécessaire à la comission d'un crime comme celui dont il est question ici.
    Pour les tenants de l'anesthésie collective, de passer à un tel acte coupable est un des "dommages colatéraux inévitables et individuels" du mode de contrôle des électeurs et consommateurs.
    Mode de fonctionnement ultra-individualiste qu'ils présentent comme l'aboutissement politique ultime de la civilistion humaine...

    Quelle tristesse générale, quel aveuglement culturel !

    Il ne nous reste plus qu'à accompagner les proches et les familles des victimes et du coupable de nos pleurs.
    Et peut-être de nos priéres, pour qui persiste obstinnément à croire...

  • Caroline Mo - Inscrite 24 juillet 2018 08 h 03

    Deux poids, deux mesures?

    Faisal Hussain souffrait, semble-t-il, du même mal qu'Alexandre Bissonnette.Les parents de Bissonnette ont expliqué que leur fils n'était pas un monstre et qu'il éprouvait des problèmes de santé mentale. Pourquoi ne pas avoir écouté ses gens? Pourquoi avoir fait de la tuerie de Québec un acte raciste et xénophobe? Pourquoi avoir décrété, par la suite, que tous les Québécois étaient racistes et xénophobes.

    Hussain était malade. Il a tué une fillette et une adolescente. Bissonnette l'est tout autant.

    • Yves Côté - Abonné 24 juillet 2018 13 h 26

      Pourquoi ?, demandez-vous Madame.
      Ma modetste réponse est la suivante : pour renforcer la mainmise du groupe majoritaire qui s'identifie à un Canada illusoire envers un des groupes minoritaires pré-britanniques qui, historiquement, culturellement et linguistiquement, n'y trouvent pas leur compte.

      Merci de votre lecture, Madame Mo.

  • Pierre Lalongé - Abonné 24 juillet 2018 19 h 37

    Un problème mental : pas d'arme.

    Il me semble qu'avec les technologies numériques d'aujourd'hui, il serait facile pour un médecin, constatant qu'une personne a un problème de santé mentale, d'appuyer sur un bouton faisant en sorte que cette personne ne puisse pas acheter d'arme à feu.