Le parcours du combattant d’Alanie

Alanie se bat pour conserver la garde de sa petite Léa, 18 mois, aux côtés du père de son enfant, avec qui la relation demeure fragile.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alanie se bat pour conserver la garde de sa petite Léa, 18 mois, aux côtés du père de son enfant, avec qui la relation demeure fragile.

Les fenêtres ouvertes du logement d’Alanie laissent entendre les pleurs de sa petite Léa* depuis la rue, devant son logement social situé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

« Peut-être qu’elle pleure parce qu’elle ressent ton stress », lui suggère son intervenante du Service à la famille de l’organisme Dans la rue, Julie Nadeau, lorsqu’on entre chez la jeune maman de 31 ans.

Si Alanie se sent nerveuse, c’est parce qu’elle et le père de la petite comparaîtront au lendemain de notre visite pour la prolongation de leur dossier avec la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Les deux parents se battent pour conserver la garde de leur fillette de 18 mois depuis qu’un signalement a été fait à leur endroit.

La jeune maman aux longs cheveux foncés et vêtue de violet accueille Le Devoir dans son nid familial par une journée chaude de juin. « T’es mieux de partir ton enregistreuse parce que je parle vite », prévient-elle après quelques minutes passées à faire connaissance dans son salon lumineux, rempli de jouets et de livres pour enfants.

Alanie est en effet très volubile, sautant souvent du coq à l’âne en parlant de sa situation. Après une heure passée en sa compagnie, on constate que son énergie n’a d’égal que sa volonté de s’en sortir.

La jeune femme fréquentait le père de son enfant depuis un an lorsqu’elle est tombée enceinte. Ce dernier est toujours dans le décor, bien que leur relation soit fragile et complexe, tournant la plupart du temps au vinaigre.

Le signalement à la DPJ est survenu après une prise de bec entre les deux parents devant leur petite à l’hôpital. Le couple a précédemment vécu des épisodes de violence conjugale.

Le père consomme des drogues et de l’alcool. Alanie ne consomme pas. « J’ai arrêté de fumer du pot quand j’ai su que j’étais enceinte », dit-elle, ajoutant : « si je consommais, je n’aurais rien pour moi ».

Volonté

Les risques de violence entre les deux parents demeurent présents, mais tous deux démontrent une même volonté pour garder leur fille, soutient leur intervenante, qui les décrit comme « deux personnes souffrantes ».

« Ce qui est de toute beauté avec cette famille, c’est que les deux sont là semaine après semaine pour rencontrer le psychologue, avec deux intervenantes. Vous vous aidez, dit-elle en se tournant vers Alanie. Il y a tellement de gens qui auraient baissé les bras à votre place ! »

Malgré sa nervosité, Alanie semble confiante de l’issue de la comparution. « Ce dont je suis sûre, c’est que la juge va voir les efforts que je fais. J’essaie de me confier et de m’aider à 100 % », affirme la jeune maman.

Julie Nadeau partage son optimisme. « Ça se passe assez bien dans leur cas, les parents sont volontaires dans leur suivi avec la DPJ, alors ça facilite énormément la tâche », soutient-elle. D’autant plus que Léa ne manque de rien, poursuit-elle tout en jouant avec la fillette aux cheveux blonds bouclés. « La petite a un lien d’attachement évident avec sa mère et son père. Elle mange bien — elle a même une alimentation bio ! —, elle a des couches lavables, une crème pour le corps, une lotion pour les fesses faite maison… On a une mère très soucieuse ! »

Le lendemain, le prolongement du dossier a bel et bien été accordé. Le processus peut donc suivre son cours.

Stigmatisation

Alanie se prend en main et n’hésite pas à aller chercher de l’aide, mais la stigmatisation dont elle est régulièrement victime pèse lourd sur son moral.

« Je suis capable d’avoir un suivi normal, j’ai ma travailleuse sociale et mon intervenante. Je cherche beaucoup d’aide. Je me déstigmatise moi-même, mais je ne peux pas empêcher la stigmatisation qui vient de l’extérieur. Je prouve que je suis capable de bien vivre avec mon diagnostic de borderline… », enchaîne la jeune femme, prenant une brève pause avant de reprendre : « Le diagnostic, c’est fait pour avoir des soins, pas pour être stigmatisé. »

La maman s’est sentie jugée dès son suivi de grossesse en raison de ses troubles de santé mentale. Elle a notamment fait des psychoses par le passé et a déjà eu des pensées suicidaires. Par crainte qu’une crise survienne, son équipe médicale a décidé de la médicamenter contre son gré lors de son accouchement. « On ne m’a pas fait confiance dès le début », laisse-t-elle tomber.

Le jugement extérieur a fait beaucoup de mal à l’estime d’Alanie. « Ça nous a un peu détruits. On est toujours sur la défensive », dit-elle, parlant également au nom du père de la petite.

Sur le divan d’Alanie, des éclats de rire fusent régulièrement entre la jeune femme et son intervenante, malgré le sérieux de la conversation. Avec l’humour, Julie Nadeau a pu développer un lien important avec la jeune maman.

« Alanie est sarcastique et moi aussi, on a un humour un peu caustique. De l’entendre rire, les premières fois, ça me faisait tellement du bien ! Je sentais qu’on pouvait se dire n’importe quoi », dit l’intervenante, qui travaille depuis 1996 à Dans la rue, organisme fondé il y a 30 ans par le père Emmett Johns, dit Pops, pour venir en aide aux jeunes de la rue.

Ce dont je suis sûre, c’est que la juge va voir les efforts que je fais. J’essaie de me confier et de m’aider à 100 %.

C’est pendant sa grossesse qu’Alanie a pris connaissance du Service à la famille, qui accompagne une quarantaine de jeunes familles dans le processus parental.

Comme la plupart des jeunes aidés par l’organisme, Alanie veut éviter de répéter les erreurs de ses parents avec son propre enfant. Lorsqu’elle avait 13 ans, son père a quitté le nid familial. Aujourd’hui, elle tient mordicus à ce que le papa de Léa soit présent dans sa vie. « C’est important pour moi, dit-elle. Quand j’étais enceinte, l’absence de mon père est remontée à la surface. »

Un chez-soi

Depuis la naissance de Léa, Alanie a déménagé à quatre reprises. Elle a d’abord séjourné dans une maison mère-enfant. Puis, elle est restée chez sa soeur, sur ordre de la cour. Celle-ci ayant quatre enfants à la maison, Alanie ne s’y sentait pas à sa place. « J’étais toujours mal à l’aise. Je ne pouvais pas avoir de moments de douceur avec ma fille. »

Les deux parents et leur bébé se sont ensuite installés dans le sous-sol des grands-parents paternels de Léa, jusqu’à ce qu’un conflit surgisse avec ces derniers. Puis, Alanie a de nouveau bougé ses pénates dans un centre d’hébergement, où elle s’est une fois de plus sentie stigmatisée. En décembre dernier, elle a pu emménager dans un logement social supervisé par Dans la rue.

Le bail pour cet appartement est de trois ans, ce qui lui procure une stabilité et répond du même souffle à un critère de la DPJ. « Je suis chez moi ici », dit-elle.

Alanie dit se sentir plus positive qu’au début de ses démarches. « Je me sens moins stigmatisée et mise de côté à mesure que le dossier avance. Je trouve que les gens se rallient de plus en plus de mon côté. »

Pour tenir le coup, l’ancienne étudiante en théâtre au cégep écrit et dessine énormément.

Malgré les embûches, elle garde espoir pour la suite des choses. « Des fois, je me dis qu’en 2019 ça va être fini, qu’on va se sortir de la DPJ, qu’on va avoir notre fille et que ça va être correct. » La jeune femme rêve de vivre à la campagne, mais elle sait qu’elle a encore du chemin à parcourir avant de pouvoir réaliser ce souhait.

*nom fictif

À propos du Service à la famille

Le Service à la famille de Dans la rue existe depuis 1999. Ses quatre intervenantes viennent en aide à une quarantaine de familles. Les parents, âgés de 18 à 35 ans, sont en majorité des mères monoparentales, la plupart consomment des drogues ou de l’alcool et une forte proportion a grandi en centre jeunesse. « Les parents sont marginaux, mais ils souhaitent tellement la famille traditionnelle », constate Julie Nadeau, intervenante au service depuis ses débuts. Pour plusieurs, la venue d’un enfant représente une occasion de se prendre en main, ajoute-t-elle. Certains améliorent considérablement leur sort, d’autres perdent malheureusement la garde de leurs enfants.