Les dérives possibles de la «yogamania»

La «yogamania» n’épargne pas Montréal, où de nombreux adeptes profitent des températures clémentes pour suivre des cours de groupe à l’extérieur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La «yogamania» n’épargne pas Montréal, où de nombreux adeptes profitent des températures clémentes pour suivre des cours de groupe à l’extérieur.

Depuis que le yoga a gagné la faveur du grand public à la fin des années 1990, ses multiples variations nous en font voir de toutes les couleurs. Dans cette foulée, l’invasion du marketing et l’émergence de scandales à caractère sexuel visant des gourous de renom bouleversent profondément l’écosystème yogique. Regard sur un phénomène où bien-être, santé, spiritualité, avidité et abus de pouvoir s’entrechoquent.

Au moment d’ouvrir son studio sur le boulevard Saint-Laurent au début des années 2000, Lyne St-Roch détenait, si l’on peut dire, le monopole de l’enseignement francophone du yoga à Montréal. Bien sûr, il y avait le centre Sivananda à quelques coins de rue au nord, une institution fondée au début des années 1960 par Vishnudevananda, un authentique swami formé dans un ashram de Rishikesh en Inde.

Mais Lyne St-Roch, qui a été entraîneuse privée avant de s’initier au yoga en Californie au début des années 1990, arrivait avec une pratique plus occidentalisée du yoga, plus physique que religieuse. Elle a ouvert la voie au Québec en offrant des cours très courus dans des gyms et des studios de danse de Montréal.

« Quand je suis revenue de Californie et ai suggéré d’ouvrir une classe de power yoga à la Cité, le gym où j’enseignais, j’ai surtout rencontré des préjugés. En m’entendant prononcer le mot yoga, les gens ironisaient spontanément avec des “ommmmm”, associant cette pratique à des cheveux longs de granola. Moi, je savais bien que le yoga n’a rien à voir avec ça ! »

Il s’en est exécuté des salutations au soleil, depuis cet après-midi de 1998 où Madonna a confié à Oprah Winfrey qu’elle avait fait ses adieux au gym pour se dévouer corps et âme au yoga! Depuis, la « yogamania » a pris toutes sortes de formes, avec la naissance de festivals (Wunderlust), des applis de yoga, des marques de vêtements associées au yoga (Lululemon, Lolë), du yoga avec musique live, des retraites de yoga à Goa ou au Costa Rica, des #yogachallenge sur YouTube. Instagram héberge des milliers de yoginis bien fringués, coiffés et maquillés, qui prennent des poses acrobatiques dans des paysages exotiques. Tout récemment, le « yoga bière » faisait ses débuts sur les tapis de Londres.

Curiosité amusante pour les uns, hérésie pour les autres…

Pour l’enseignante Nicole Bordeleau, une autre pionnière du yoga au Québec, si de nouvelles formes de pratique émergent, c’est tant mieux. « Si on devient trop dogmatique, on se prive de gens extraordinaires », note celle qui déplore toutefois que les gens soient « prêts à payer 200 $ pour un legging, mais veulent des classes gratuites ».

Cette année, Nicole Bordeleau réoriente la mission de son studio, après 16 bonnes années de yoga à Sainte-Catherine, en banlieue de Montréal. Pour se maintenir en vie dans un monde où l’offre se fait de plus en plus grande, Nicole Bordeleau devait greffer du pilates à ses horaires et offrir des classes plus courtes pour conserver sa clientèle. À un moment donné, elle a senti qu’il était temps de revoir la mission du centre. « On a pris une pause, pour longuement réfléchir à ce qu’on voulait faire. Notre passion est toujours vivante. Mais, désormais, notre mission se concentrera davantage sur la méditation, avec en complément du yoga. »

Lyne St-Roch a choisi de prendre la clé des champs, quand la compétition massive l’a forcée à réduire ses opérations montréalaises. Elle a préféré fermer boutique en 2014, puis recommencer à Magog. Son rôle comme « ambassadrice » pour la compagnie Lolë, qui chaque été organise un grand événement de yoga dans le Vieux-Port, l’a amenée à faire une profonde remise en question.

« Il fallait que je sorte de ça. Ça allait contre ce que je prône : on n’est pas obligé d’avoir un tapis jaune pour faire du yoga. En fait, on devrait avoir un legging et l’user à la corde. Parce qu’il ne faut pas oublier que les vêtements sont une grande source de pollution », dit l’enseignante, qui, à Magog, a recréé un studio plus petit et choisi de revenir à plus d’humilité.

L’ennemi Instagram

« En ce moment, on voit beaucoup de gens provenant du monde des affaires qui fondent des studios où l’on offre du yoga, mais aussi du pilates et d’autres formes d’exercices dérivées du yoga », détaille Terri McCollum, une enseignante chevronnée de Mysore, une forme de pratique dans la tradition du gourou indien Pattabhi Jois. Ayant souffert de blessures causées par une pratique trop répétitive, Terri McCollum a, quant à elle, réduit sa pratique de yoga pour retourner au gym dans les dernières années.

Si de nouvelles formes d’entraînement, comme l’entraînement en parcours (cross-training), viennent concurrencer le yoga, c’est surtout parce que la seule pratique du yoga n’est pas un entraînement physique aussi complet qu’on l’aurait prétendu, mentionne Terri McCollum.

En janvier dernier, Jeanne Mudie a pris les rênes du studio Ashtanga Montreal, au centre-ville, après 16 ans à son compte en tant qu’enseignante. « Comme prof de yoga, j’arrivais à supplémenter mon revenu avec des contrats auprès d’entreprises, en enseignant dans des gyms et en faisant d’autres boulots. »

Ce qu’on voit de nos jours, c’est un yoga plus extraverti. Mais qui est peut-être le reflet de notre société. C’est une phase qui arrive à sa fin, je crois.

Mais garder un studio à flot dans le contexte actuel relève de la prouesse, reconnaît-elle. Les formations de type « 200 heures » créent un vaste bassin d’enseignants novices qui proposent leurs services à peu de frais. Les classes de yoga gratuites pullulent à Montréal, tout comme les offres de type « Groupon » et les spéciaux pour attirer les nouveaux clients. Sans parler de l’abondante offre de yoga en ligne.

« Il y a un studio en ce moment qui offre deux mois à 50 $. Pas facile de faire concurrence à ça, en gardant nos prix abordables. Plusieurs étudiants ne font que cela, butiner d’un studio à l’autre en profitant des rabais », dit Jeanne Mudie.

Impossible d’échapper au marketing, confie l’enseignante, qui pose un regard critique sur une certaine superficialité qui a gagné le monde du yoga. « Sur Instagram récemment, une photo pour marquer l’anniversaire d’un studio comportait exclusivement de jolies jeunes filles de 28 ans, avec les mêmes cheveux et les mêmes vêtements », rapporte Jeanne Mudie, qui essaie de mettre de l’avant une image plus inclusive et diversifiée de son studio.

Marie-Daphné Roy, la fondatrice du studio Yoga Bhavana, dans le quartier Villeray, compare le phénomène aux chefs célébrités des restaurants. « Je vois des profs qui ont assez peu d’expérience se retrouver en avant-plan et profiter de belles opportunités, parce qu’ils savent manoeuvrer les réseaux sociaux », dit celle qui ne mise pas sur lesdits réseaux sociaux pour faire la promotion de son studio.

Pendant ce temps, Lyne St-Roch parle d’un retour à la simplicité et au dépouillement dans le yoga, qui se reflète par une progression vers la méditation de pleine conscience, la recherche du silence. « Ce qu’on voit de nos jours, c’est un yoga plus extraverti. Mais qui est peut-être le reflet de notre société. C’est une phase qui arrive à sa fin, je crois. »

Le yoga au temps de #MeToo

Les allégations de harcèlement et d’inconduite sexuelle ont assombri le monde du yoga depuis quelques décennies, soit bien avant l’émergence du mouvement #MeToo. Le plus éclatant des scandales est certainement le cas de John Friend, fondateur superstar d’Anasura Yoga.

En février 2012, le Washington Post rapportait que le gourou américain, réputé pour ses grandes messes yogiques, entretenait des rapports de nature sexuelle avec ses employées et avait détourné de l’argent du régime de retraite de son personnel. En 2017, Bikram Choudhury, le gourou qui a inventé le « hot yoga », a déclaré faillite alors qu’il faisait face à des poursuites de 16 millions de dollars américains pour viols et harcèlement sexuel.

Inspirées par le mouvement #MeToo, plusieurs anciennes étudiantes de Pattabhi Jois, le gourou de l’ashtanga yoga, ont révélé dans les réseaux sociaux avoir été victimes d’agressions sexuelles de la part du maître indien décédé en 2009. D’illustres élèves comme Gwyneth Paltrow et Sting ont vanté les vertus de la méthode de Jois, qui est l’une des plus répandues dans les studios nord-américains et qui a inspiré le vinyasa flow et le power yoga. En avril dernier, dans un reportage publié dans le magazine The Walrus, le journaliste et enseignant de yoga torontois Matthew Remski révélait le fruit d’un travail d’enquête de deux ans où il a interviewé neuf femmes ayant été agressées sur une base régulière par Pattabhi Jois.

Marie-Daphné Roy soulève combien ces cas parlent de l’abus de pouvoir qui existe dans le monde actuel du yoga. « Je pense qu’il y a un refus de regarder ça en face, parce que le yoga reste une pratique marginale en dehors des parcours habituels. C’est comme si l’éthique et la déontologie ne s’appliquaient pas, parce que le yoga n’est pas une profession reconnue et légiférée » dit l’enseignante qui a étudié en résidence pendant deux ans au centre Kripalu, dans le Massachusetts.

Mais reste que si le monde du yoga au Québec n’a pas été touché par un scandale de type sexuel, toutes les personnes consultées pour le présent reportage ont affirmé avoir eu une profonde prise de conscience à la lumière des histoires d’agressions. La relation de pouvoir entre prof et étudiant est au coeur de leurs réflexions.

En guise d’exemple, Nicole Bordeleau évoque comment un nouvel échange sur la façon d’ajuster les élèves s’est ouvert, après le scandale qui a touché l’école Anasura et John Friend.

« Avec tous nos profs, on a revu nos méthodes d’ajustement et d’alignement, pour qu’il n’y ait aucun doute. Le toucher peut parfois être trompeur et il faut qu’il n’y ait aucune ambiguïté entre ce qui est un ajustement et une caresse », partage celle qui trouve l’inspiration chez des professeures comme Angela Farmer, Ana Forrest et Shiva Rea. « Ce sont des femmes qui nous inspirent sur comment on peut vieillir dans le yoga. »

« Nous entrons en lien avec la vulnérabilité des gens. Parfois les gens se mettent à pleurer sur le tapis. C’est une grande responsabilité », dit Terri McCollum.