La cloche politique de Saint-Denis-sur-Richelieu

La cloche sert encore à sonner l’angélus qui commande la prière à Marie depuis des siècles et des siècles pour l’Église catholique.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La cloche sert encore à sonner l’angélus qui commande la prière à Marie depuis des siècles et des siècles pour l’Église catholique.

Le Devoir poursuit une série estivale proposant un portrait sonore du Québec. Aujourd’hui : la sonnerie d’une cloche exceptionnelle pour les représenter toutes.

C'est le matin du 23 novembre 1837 et au moins 300 soldats de l’armée britannique dirigés par le lieutenant-colonel Charles Stephen Gore marchent vers le village de Saint-Denis-sur-Richelieu. L’objectif : arrêter les chefs du mouvement des Patriotes repliés dans la vallée, dont Louis-Joseph Papineau. Londres vient de rejeter leurs demandes de réformes démocratiques pour former un « gouvernement responsable ». Le mandat d’arrestation les inculpe de haute trahison.

La tête du Dr Wolfred Nelson, résident de Saint-Denis, est mise à prix pour 500 livres de récompense. Lui-même a servi dans l’armée britannique pendant la guerre de 1812. Élu député depuis dix ans, il appuie le parti de Papineau. L’ancien soldat est informé de l’incursion militaire. Il refuse de se rendre.

Le curé du village, François-Xavier Demers, refuse de faire sonner la cloche de l’église Saint-Denis, appelée la Marguerite-Michel, pour lancer l’appel aux armes. Le bedeau Édouard Lussier désobéit et l’actionne. La sonnerie ne comporte aucune ambiguïté : c’est le tocsin, l’alarme générale d’un danger immédiat qui se donne à un rythme pressé et redoublé d’une centaine de coups par minute.

Des centaines d’hommes armés de fourches et de fusils accourent. La bataille s’engage contre des soldats épuisés par la marche. Des renforts arrivent de Varennes, de Verchères et de Saint-Antoine, sur l’autre rive du Richelieu. Les insurgés l’emportent avant la fin de la journée mais déplorent 13 morts et quelques blessés.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

La bataille de Saint-Denis sera la seule victoire des Patriotes. La célèbre cloche de Batoche, saisie comme butin de guerre, représente pour les Métis ce qu’ils ont perdu en 1885 (y compris la capture de leur chef Louis Riel) ; la Marguerite-Michel évoque la rébellion victorieuse.

« Ce n’est pas une rébellion, corrige Onil Perrier, secrétaire de la Société d’histoire des Riches-Lieux, rencontré devant l’église. La lutte des Patriotes, c’est une guerre de libération. Les Patriotes ont perdu cette guerre et l’histoire est écrite par les gagnants. Il est temps de la corriger pour dire que la bataille de Saint-Denis et les luttes de 1837 ont été faites pour la démocratie. La Marguerite-Michel, c’est notre cloche de la Liberté. »


Voyez notre entrevue avec le campanologue François Mathieu. 

 


Une cloche qui cloche

Né à Ottawa il y a neuf décennies, M. Perrier vient d’une famille de nationalistes canadiens-français. Il explique que son père a cofondé l’Ordre Jacques-Cartier (« La Patente ») et l’hôpital Montfort en Ontario. Lui-même a été religieux. Il a défroqué et s’est marié. Il dit fièrement qu’il a été le premier à servir la messe en espéranto au Canada en 1968, année où il a intégré les rangs du Parti québécois.

Il est venu s’installer à Saint-Denis quelques années plus tard. Il travaille depuis à la préservation de la mémoire des Patriotes, à la protection et à la mise en valeur de la Marguerite-Michel en particulier. Ses efforts combinés à ceux de la fabrique ou de la Maison nationale des Patriotes ont conduit à sa reconnaissance (1997), puis à son classement (2012) officiel par le ministère de la Culture.

L’ex-député de Verchères Bernard Landry a appuyé les premières démarches, mais pas le curé de l’époque. « Tous les peuples mettent en évidence les symboles des étapes parcourues dans la conquête de leur liberté et de leurs droits collectifs », a écrit M. Landry alors qu’il était vice-premier ministre du Québec, au premier de ses motifs pour appuyer la citation.

Les défenseurs de l’objet patriotique voulaient alors le descendre de son clocher et lui ériger un monument, selon le modèle de la Liberty Bell de Philadelphie que visitent deux millions de personnes par année. Selon la légende, la Liberty Bell a résonné juste après la signature de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. La Commission des biens culturels a plutôt opté pour rendre sa gloire tintante d’antan à la Marguerite-Michel en la laissant à l’endroit qu’elle a toujours occupé.

Le classement patrimonial, le seul accordé à une perle campanaire, lui a permis d’obtenir des fonds de restauration. M. Perrier et sa femme ont eux-mêmes versé 33 000 $ pour ce chantier qui a coûté environ 125 000 $, notamment pour réparer le joug fêlé.

« C’est une cloche politique », résume par une formule forte François Mathieu, rare spécialiste de ce patrimoine sonnant. Le campanologue a publié Les cloches d’églises du Québec. Sujets de culture (Septentrion, 2010), dérivé d’un mémoire universitaire.

À la base, M. Mathieu est un artiste en arts visuels. Il s’intéresse aux cloches en tant que beaux objets artistiques, mais aussi et surtout à certains détournements de signification des instruments de percussion.

« Les contre-emplois m’intéressent, dit-il. Au fond, ma recherche, je l’ai faite comme un plasticien attiré par le transfert de sens. La Marguerite-Michel a sonné l’appel aux armes parce que c’était le moyen le plus puissant de rejoindre les gens. Elle a joué, de fait, un rôle actif. Par la suite, on a accordé une valeur à ce geste en établissant un lien avec la Liberty Bell. »

M. Mathieu explique que, « métaphoriquement », l’église de Saint-Denis se retrouve ainsi fendue en deux. Le clocher nord de la façade reconstruite en 1922 abrite un carillon de trois cloches donnant le do dièse, le fa dièse et le la dièse. Ce trio sonne la volée pour célébrer des événements heureux, dont le mariage et le baptême. Ou le triste glas des obsèques selon un code précis de six coups pour une femme, de neuf coups pour un homme, de quinze coups pour un religieux.

La « cloche de la Liberté » (M. Perrier voudrait en faire une appellation officielle) trône au sommet du clocher sud. Elle pourrait sonner le tocsin des alertes. Elle sert pourtant encore à sonner l’angélus qui commande la prière à Marie depuis des siècles et des siècles pour l’Église catholique. Le paysage sonore du Québec a ainsi longtemps été dominé par les sonneries rituelles.

L’angélus doit normalement résonner à 6 h, à midi et à 18 h. Le carillon matinal ne se fait plus entendre à Saint-Denis. « Les gens dorment à cette heure-là, mais ils vivent encore avec les sonneries et connaissent bien les règles », explique Alexis Lemonde, étudiant en études classiques de McGill, guide estival à l’église de Saint-Denis et sonneur de cloches aux bonnes heures. « Je me suis déjà trompé dans le nombre de coups pour des funérailles et on me l’a fait remarquer. »

Un sonneur de la paroisse avait fait voeu d’actionner les cloches de Saint-Denis pour le reste de sa vie en échange d’une faveur obtenue. Il a tenu promesse sans relâche pendant des décennies.

La Marguerite-Michel, rénovée en 2017, a maintenant un système automatisé. Par contre, le jeune sonneur agite encore le carillon aux cordes pour souligner les rites de passage. Il se rappelle avoir tiré pendant 15 bonnes minutes à l’arrivée d’une mariée. La règle exige la volée tant que la promise n’a pas passé le porche. Celle-là était restée en grande discussion dans sa limousine avant de se décider à se rendre à ses noces bruyantes.

1389 livres de puissance

Les cloches aussi font de l’ironie. C’est un ancien soldat britannique, le médecin Nelson, qui a fait sonner l’appel aux armes des Patriotes sur la Marguerite-Michel, elle-même fondue en Angleterre. Elle porte d’ailleurs une inscription rappelant cette origine : « Thomas Mears of London Fecit 1802 ».

Le maître fondeur travaillait alors à la Whitechapel Bell Foundry, entreprise qui a fourni la plupart des cloches importées au Québec au XIXe siècle, d’ailleurs souvent coulées par un descendant de Thomas Mears. La fonderie a fermé le 12 juin 2017 après 450 ans de production. Kathryn Hugues y travaillait alors comme fondeuse.

La Marguerite-Michelde 1802 était d’abord destinée à une église de Pierreville. Les paroissiens l’ayant refusée, la cloche, un mastodonte de bronze de 630 kilos, soit 1389 livres, a passé quelques dizaines de mois sur un quai de Sorel avant d’être achetée par Saint-Denis.

Elle a été baptisée, selon une antique coutume, le 1er octobre 1806, peut-être en l’honneur de Michel Gervaise, deuxième missionnaire à avoir desservi Saint-Denis, et de Marguerite Bourgeoys, donatrice à la Congrégation de Notre-Dame, qui avait un couvent dans le village. L’établissement maintenant disparu a servi de refuge aux femmes et aux enfants pendant la bataille du 23 novembre 1837 appelée par la cloche.

La Marguerite-Michel donne la note do dièse. L’installation d’un carillon dans une tonalité dissonante après la construction d’une nouvelle façade en 1922, puis l’adoption de sirènes d’avertissement dans les années 1960 lui ont imposé un quasi-silence jusqu’à sa restauration de 2017.

L’entreprise Umanium, spécialisée dans la valorisation du patrimoine et des expositions, a conçu une installation très originale dans un parc en face de l’église, entre la rivière et le chemin des Patriotes. Les panneaux didactiques tout juste terminés imitent une volée et fournissent de l’information sur la Marguerite-Michel avec des exemples des différentes sonneries d’une cloche.