Lac-Mégantic panse ses plaies

Le 6 juillet 2013, un train fantôme gorgé de pétrole dévale à toute vitesse la pente menant au centre-ville de Lac-Mégantic. Dans une succession d’explosions causées par le déraillement du train, 47 vies s’envolent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le 6 juillet 2013, un train fantôme gorgé de pétrole dévale à toute vitesse la pente menant au centre-ville de Lac-Mégantic. Dans une succession d’explosions causées par le déraillement du train, 47 vies s’envolent.

Cinq ans après le tragique déraillement de train, Lac-Mégantic s’apprête à se recueillir dans la sobriété. L’exercice de commémoration est un « passage obligé », un « mal nécessaire » qui, bien que bénéfique pour plusieurs, ravive de grandes douleurs chez d’autres qui ne sont pas encore prêts à y faire face.

« Je pensais que c’était plus derrière nous, que ça cicatrisait plus vite que ça », avoue d’emblée Paul Dostie, professeur à la retraite et résident de Lac-Mégantic.

L’homme a écrit un petit feuillet récemment à la mémoire des 47 victimes, un hymne à la vie pour les survivants. Dans le cadre de cet exercice, il a rencontré les endeuillés. « Je dirais qu’il y en a un bon tiers qui regardent en avant, un autre tiers qui sont encore inquiets et un dernier tiers qui ne veulent juste plus en entendre parler, parce que ça les bouleverse trop. »

Plusieurs étaient tellement troublés à l’approche des commémorations qu’ils ont décidé de quitter la ville, constate M. Dostie.

« Ils sont inquiets de voir venir la commémoration parce que ça va les replonger dans le drame. Ils savent qu’ils vont revoir des images avec la ville en feu. Mais eux, ils ne voient pas le feu. Ils voient leurs enfants dans le feu. »

En même temps, il constate que les familles des victimes sont encore « à fleur de peau » et qu’elles ont « besoin qu’on leur mette une main sur l’épaule pour leur dire “on comprend et on se souvient” ».

Les commémorations, c’est un mal nécessaire, parce qu’on n’a pas le droit d’oublier. Oui, c’est dur, mais c’est nécessaire.

 

Un mal nécessaire

« Les commémorations, c’est un mal nécessaire, parce qu’on n’a pas le droit d’oublier. Oui, c’est dur, mais c’est nécessaire. Ça permet de sentir la solidarité et de se dire : je ne suis pas seul à porter ce poids du devoir de mémoire. Je peux relever la tête, car ce poids, on le porte tous ensemble. »

Il estime qu’il y a bien sûr « un peu de récupération politique » dans l’exercice, mais là encore, c’est un moindre mal, selon lui. « S’il n’y avait pas de commémoration, il y aurait une blessure aussi de se dire “c’est déjà oublié”. »

Pour M. Dostie, ce cinquième anniversaire est un point marquant dans l’histoire des Méganticois. « Quand on a un cancer et qu’on franchit l’étape des cinq ans, on se dit “la suite est possible”. Cinq ans, c’est une longue rémission. C’est comme si on allait tourner une page en fin de semaine. Il y a une lueur d’espoir. »

Santé publique

À la santé publique, on se prépare aussi à un exercice de commémoration qui va être douloureux.

« Il peut y avoir un effet d’exacerbation, des difficultés psychologiques qui sont ravivées au moment des commémorations », explique la directrice de santé publique en Estrie, la Dre Mélissa Généreux.

L’équipe de proximité, composée de trois intervenants psychosociaux qui travaillent à temps plein dans la communauté depuis deux ans, va être présente sur les lieux de commémoration pour venir en aide à ceux qui auraient besoin de soutien, ajoute-t-elle.

Elle rappelle que plusieurs citoyens ont encore des manifestations de stress post-traumatique.

« Il y a des personnes qui ne sont pas prêtes encore [à retourner sur les lieux du drame], pour qui la seule vue du centre-ville ou du train est perturbante. Et à ces personnes-là, j’aurais envie de dire que ce n’est pas anormal ; ça peut durer plusieurs années. Par contre, on essaie de repérer ces gens-là pour leur donner des outils et les aider à mieux guérir de tout ça. »

Enquêtes populationnelles

Les enquêtes populationnelles menées par la santé publique depuis le tragique déraillement de train de juillet 2013 ont démontré qu’il y avait plus de problèmes de dépression, d’anxiété et de consommation excessive d’alcool ou de médicaments chez les citoyens de Lac-Mégantic.

Les enfants étaient également plus nombreux qu’ailleurs à adopter des comportements d’automutilation et à avoir des idées noires.

« Ça a été difficile à absorber d’avoir des données solides et rigoureuses qui venaient confirmer ce qu’on savait tous un peu au fond de nous, se rappelle la Dre Généreux. Mais en même temps, bien que ça ait été difficile à entendre, j’ai vraiment senti que ça a servi de levier pour mobiliser les gens. »

Dans la dernière enquête, qui remonte à plus d’un an et demi, on voyait une certaine amélioration pour les différents indices : moins de stress post-traumatique, — « même s’il en restait pas mal », précise la Dre Généreux — moins de symptômes psychologiques divers et une consommation d’alcool en baisse.

« Ça allait dans le bon sens, ça s’améliorait. Mais on ne se cachera pas que c’est quand même normal que chacun se rétablisse à son propre rythme. Et ça ne se fait pas de façon linéaire. Une personne fragilisée peut être sur une bonne lancée et vivre un nouveau stress dans sa vie personnelle qui va redéclencher des symptômes. Ça prend une perspective sur plusieurs années. »

Une nouvelle étude est d’ailleurs en cours et les données devraient être disponibles cet automne.

La force d’une communauté

Mais au-delà de tous les problèmes, la directrice de santé publique tente de miser sur les éléments positifs, sur le cheminement extraordinaire de cette communauté qui a été fragilisée, qui s’est serré les coudes, qui s’est mobilisée et a misé sur ses forces pour en sortir grandie.

« C’est une communauté qui est consciente de ses difficultés, qui est mobilisée et connectée plus que jamais. On ne peut pas mettre de lunettes roses, mais on est quand même assurément sur la bonne voie. »

Mais rien ne sera plus jamais comme avant, affirme-t-elle. Il y a, chez les Méganticois, une « profondeur unique » qui a émergé à la suite de la tragédie.

« Le phénomène de la croissance post-traumatique, ce n’est pas juste de la théorie, on le sent clairement à Lac-Mégantic. Ils ne reviendront jamais à la normale. Leur nouvelle normale, la réalité, ce n’est plus la même chose qu’avant. L’ADN de la communauté n’est plus le même. Et moi, j’ai assez confiance pour le futur. »

Bilan judiciaire

De nombreuses procédures criminelles et pénales ont été intentées depuis le déraillement du train, dont la plus importante, le procès contre trois ex-employés de la Montreal Maine Atlantic Railway (MMA), s’est terminée en janvier dernier. Les trois hommes ont été reconnus non coupables de négligence criminelle ayant causé la mort de 47 personnes.

À la suite de ce verdict de non-culpabilité, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) du Québec a décidé en avril de ne pas aller de l’avant avec un procès criminel contre la MMA.

Des poursuites pénales ont également été intentées pour violation des lois fédérales. En février dernier, la MMA a été reconnue coupable d’avoir déversé du pétrole dans le lac Mégantic et la rivière Chaudière et a dû payer une amende d’un million de dollars.

De plus, cinq dirigeants de MMA ont plaidé coupables d’entrave à la Loi sur la sécurité ferroviaire et ont, eux aussi, été condamnés à payer des amendes.

Mais tout n’est pas encore terminé, puisqu’une action collective sera entendue devant les tribunaux à l’automne 2019. Les victimes, de même que le gouvernement du Québec et diverses compagnies d’assurances, réclament un dédommagement à la compagnie Canadien Pacifique.

Colette Roy Laroche se rappelle avec émotion la tragédie

Montréal — « Chaque jour, le sifflement du train nous rappelle la tragédie. » Cinq ans après la nuit où tout a basculé, Colette Roy Laroche se rappelle avec émotion ces « souvenirs à la fois tristes et réconfortants ».

« Ce sont de douloureux souvenirs, quand on pense particulièrement à la première nuit, au premier jour, raconte-t-elle. […] Mais les images qui sont pour moi les plus importantes, ce sont les images d’humanité, les images de citoyens qui se prennent en main, qui se relèvent et qui se tiennent debout. »

Rapidement, Colette Roy Laroche devient un phare pour la communauté de Lac-Mégantic. D’un sang-froid hors du commun, elle se fait surnommer la « Dame de granit ». « J’ai découvert que j’avais des forces insoupçonnées parce que, avec le recul, quand je regarde et j’analyse ce qui s’est passé, je suis comme plusieurs personnes, je me pose souvent la question “comment ai-je fait pour passer à travers ?” », pointe-t-elle.

Colette Roy Laroche dit croire que le drame a approfondi son côté humain, faisant d’elle « une meilleure personne ». « Je suis encore plus sensible aux besoins des gens, particulièrement dans des périodes de deuil et de maladie. Je porte un regard plus profond chez les personnes qui peuvent vivre des difficultés », souligne-t-elle.