La rencontre improbable de Nellie et Kwasi, le Noir et l’Inuite, et sa fin tragique

C’était en 2013. Tout donnait envie de ne rien faire, de chiller à Montréal. Aujourd’hui, lui croupit en prison et elle repose six pieds sous le pergélisol.
Illustration: Tiffet C’était en 2013. Tout donnait envie de ne rien faire, de chiller à Montréal. Aujourd’hui, lui croupit en prison et elle repose six pieds sous le pergélisol.

C'est une histoire d’amour improbable. Lui, Kwasi, venu des Antilles ; elle, Nellie, du Nunavik. Le Noir et l’Inuite.

Tout avait commencé en 2013, quelque part sous les érables. Les terrasses, les gratteux de guitare à draguer le joint au bec dans les parcs, tout donnait envie de ne rien faire, de chiller à satiété à Montréal.

À l’ombre du ronronnement sourd de la ville, dans une soirée discrète, Nellie est présentée à Kwasi. Ses yeux en amandes, ses cheveux noirs, soyeux, et son visage de poupée Bout-de-chou lui ont sans doute donné le tournis. Sa carrure, son exotisme et sa voix enveloppante l’ont peut-être achevée.

Une histoire comme en aurait rêvé Hollywood si ce n’était sa fin tragique. Aujourd’hui, il croupit en prison et elle repose six pieds sous le pergélisol.

Un mois après leur première rencontre, ils emménagent ensemble. Ils deviennent Kwasi et Nellie. Un couple « d’immigrés », de déracinés qui se défoncent à grand renfort de bière pas chère à l’arrière-goût métallique et de mojo, un drink sucré, coloré et pétillant destiné aux premières cuites d’adolescents.

Lui a grandi avec sa mère à Trinidad, sans son père. Au lendemain du 11-Septembre, adolescent, il s’envole pour Montréal avec son grand frère pour rejoindre son père et sa belle-mère.

Kwasi étudie et trouve un boulot dans une compagnie de télémarketing sur la rue Sainte-Catherine, à quelques enjambées du square Cabot, la ruche des Inuits en ville. Le soir, sans trajectoire, il erre parfois dans les bars-tanières du quartier. Mais il est avant tout « un homme généreux et très travaillant », confie un proche.

Nellie arrivera plus tard. À 27 ans, sans diplôme, en deuil de son mari décédé, elle abandonne ses trois jeunes enfants à sa belle-famille à Puvirnituq, un hameau isolé de 1700 âmes sur les rives de la baie d’Hudson, dans le Grand Nord québécois. « Lorsqu’il [son mari] est mort, elle ne pouvait plus rester à Puvirnituq, c’était devenu trop difficile pour elle », se contentera de dire sa mère, Maggie, sans épiloguer.

Nellie s’envole pour Montréal, sorte de Disneyland où viennent se réaliser ou s’écraser les rêves d’Inuits las du Nord avec ses logements surpeuplés, ses villages sans secrets et ses espoirs souvent fauchés. Mais l’exaltation des premiers jours cède le pas à une réalité combien plus cruelle. Quand Kwasi rencontre Nellie, elle est sans domicile fixe. Itinérante.

À Montréal, la dizaine de milliers d’autochtones représentent 0,6 % de la population, mais 10 % des itinérants. Les risques qu’un Inuit se retrouve à la rue sont quatre fois plus élevés que pour un autre autochtone. La rue, c’est la Place des Arts à l’est et le square Cabot à l’ouest.

« C’est une zone de mort, je vois des gens mourir dans les rues presque chaque semaine… Vous devez être un véritable couteau suisse pour survivre ici », confie un habitué du square, situé à la lisière de Westmount, avec ses maisons en pierre, ses Porsche et ses haies taillées avec un raffinement quasi obsessionnel.

Dans la rue, les femmes sont forcées de faire autre chose pour survivre… Cela veut parfois dire vendre des services sexuels, de la drogue, ou voler. Si vous ne donnez pas de l’argent et un toit aux gens, que pensez-vous qu’ils vont faire ?

Dans la rue, « les femmes sont forcées de faire autre chose pour survivre… Cela veut parfois dire vendre des services sexuels, de la drogue, ou voler. Si vous ne donnez pas de l’argent et un toit aux gens, que pensez-vous qu’ils vont faire ? » rage Jessica Quijano. Dans le cadre d’un projet lancé par le Foyer pour femmes autochtones de Montréal, cette ex-travailleuse sociale use ses semelles et ses jours à protéger les femmes autochtones et connaît les histoires d’Inuites abusées, violées, disparues ou mortes mystérieusement dans les entrailles de la ville.

Dans le microcosme du square Cabot, Nellie et sa bouille pétillante en trompe-l’oeil étaient connues. Elle avait ses amies, ses repères, ses habitudes. Le soir, avec Kwasi, elle allait parfois se mitrailler à coups de bières. « Elle pouvait boire deux caisses de 12 [bières] par jour, si ce n’est pas plus… Elle pensait beaucoup à son mari décédé et à ses enfants. Ça la mettait dans un état de dépression », dira Kwasi.

Bouée de sauvetage de Nellie, Kwasi deviendra rapidement son bourreau. Après l’ascension des débuts, le couple coule. Elle sans emploi, lui gagne-petit, le manque d’argent devient un irritant. Le duo improbable s’engueule, se disloque, se reforme et s’engueule à nouveau.

« Stop ! Stop ! Stop ! »

Pourtant, le couple reste un couple. Nellie n’est pas l’escorte inuite de Kwasi. Ils fréquentent la même église, passent leurs journées ensemble. Et l’Inuite se rend à l’occasion dans la famille de Kwasi, dans le quartier Côte-des-Neiges.

Mais le courant ne passe pas entre Nellie et sa belle-mère, qui se souvient d’un souper en famille à la maison qui a tourné à l’aigre. « Je lui ai dit [à Kwasi] : “Si tu ramènes cette fille chez moi, même au seuil de cette porte, tu seras aussi banni de la maison”, raconte la belle-mère. Il ne l’a pas fait, alors c’était ma punition. » Le bannir du foyer familial…

Les deux naufragés urbains se retrouvent aussi à The Open Door, un sanctuaire pour sans-abri logé dans une église anglicane aux briques rouges, tout près du square en pleine gentrification. Au point où le refuge doit plier bagage cet été pour renaître à l’est, près de la Place des Arts.

Fin 2014, Kwasi et Nellie débarquent à l’église avec un projet en tête et dans le coeur. « Ils m’ont demandé de les marier… mais j’étais hésitant, car les relations entre personnes qui sont sur le bord de l’itinérance peuvent être houleuses, et c’était clairement le cas avec eux, raconte David Chapman, directeur du refuge. Vous pouviez voir qu’il y avait des turbulences. »

Ces zones de turbulence ont valu à Kwasi des passages devant la justice et des interdictions d’approcher Nellie. Mais chaque fois, il est relâché. Comme en janvier 2014, quand une plainte est déposée pour l’avoir « défigurée ».

Un an plus tard, Nellie et Kwasi emménagent dans un nouvel appartement sans charme de la rue De Nancy, un bout de bitume perdu derrière des entrepôts, dans Côte-des-Neiges. La pendaison de crémaillère est musclée. Une porte est défoncée, comme les oreilles des voisins.

C’est une zone de mort, je vois des gens mourir dans les rues presque chaque semaine… Vous devez être un véritable couteau suisse pour survivre ici. 

Nellie ne va pas bien. Kwasi non plus. Ils boivent, s’engueulent, consomment. Un soir de mai, ils enfilent les bières jusqu’à minuit, puis sortent au café-bar Dorval, un pub prisé par les Inuits situé dans une zone industrielle qui entoure l’aéroport, seule gare pour le Grand Nord québécois. Un pub retapé, avec ses écrans plats, ses pichets de bière au rabais et son armada de machines de loterie vidéo qui dévorent en silence les billets comme les espoirs.

Déjà défoncés à leur arrivée, Kwasi et Nellie en remettent une couche au bar. À la sortie, Kwasi empoigne Nellie par le gilet et la traîne sur le sol. « Elle criait : “Stop ! Stop ! Stop !” Elle était effrayée… Lui, il était furieux, il disait qu’il faisait tout pour elle, qu’il payait le loyer et qu’elle prenait son argent. » Dans le stationnement d’un restaurant adjacent, Damian Langner, employé d’un magasin à grande surface, assiste à la scène, médusé.

Il compose le 911. Les policiers surgissent et bouclent Kwasi, qui plaide non coupable de « voies de fait ». La justice le remet en liberté six jours plus tard en lui interdisant de s’approcher de Nellie. Mais la belle Inuite agit comme un aimant sur lui. À peine sorti, il la recontacte.

Sentir le plancher vibrer

Kwasi et Nellie passent la nuit ensemble dans leur appartement aux murs sans vie, rendent visite à Maggie, la mère de Nellie, en ville pour un suivi médical, car les cliniques du Nunavik ne sont pas équipées pour les opérations et les suivis médicaux complexes.

Après une journée à faire les boutiques, le couple abandonne Maggie avec la promesse de se revoir. « Elle [Nellie] a dit qu’elle allait venir me rendre visite le lendemain. Normalement, elle m’appelle et passe me voir en après-midi. Mais je l’ai attendue toute la journée. » Et pour cause…

Après avoir quitté Maggie, Nellie et Kwasi vont boire dans un parc, puis au Vegas, un bar planqué au fond d’un couloir au carrelage fatigué dans le sous-sol d’un centre commercial. À la sortie, Nellie titube dans la rue sous le regard ahuri de Kwasi. « Elle marchait devant les voitures en disant qu’elle voulait se tuer, qu’elle voulait se suicider… Je me suis placé devant les voitures, et l’ai reconduite sur le trottoir. » Des policiers s’approchent.

Un agent les accompagne au seuil de leur immeuble. Ils entrent, lui sa chemise qui sort de son pantalon, elle pieds nus dans ses escarpins. Ce sera la dernière apparition de Nellie, la dernière fois qu’elle sera vue vivante par l’oeil froid de la caméra de vidéosurveillance de l’immeuble.

Dans l’appartement, Kwasi dira s’être installé devant la minuscule télé du couple dans le salon et avoir retrouvé Nellie une vingtaine de minutes plus tard, affalée sur le plancher, inconsciente. Mais de l’autre côté du mur en carton-pâte, Rustam Paroligan, un voisin à peine rentré de son quart de travail dans un fastfood, assiste, aveugle, à une tout autre scène.

« Dès que je suis rentré, je les ai entendus s’engueuler. Vers 1 h du matin, ils parlaient vraiment fort. En anglais. Puis, à partir de 2 h, ça s’est envenimé. Je pouvais entendre les objets lancés au sol, des verres cassés, je pouvais sentir le plancher vibrer et les murs trembler un peu. J’ai entendu quelque chose à propos de fric : “Où est mon fucking argent ?” La fille [Nellie] a dit : “Tu peux me tuer, je n’ai pas peur de mourir !” C’était le bordel. »

Le lendemain, Kwasi se sauve au travail. À son retour, le soir, paniqué, il fait les cent pas et compose le 911.

Les pompiers et les ambulanciers débarquent. En surgissant dans le corridor du 2e étage, Terrence Killoran, paramédical d’expérience, entend les bips ! d’un défibrillateur cardiaque tinter. Les pompiers pratiquent un message cardiaque sur Nellie, inerte.

« Je l’ai touchée, elle était froide, très froide… et ses jambes étaient rigides. » « J’ai demandé [à Kwasi] : “Était-elle paralysée des jambes ?” Il a répondu : “Non, elle marchait il y a encore quelques minutes.” Cela m’a vraiment intrigué. Je me suis dit que c’était impossible. » Les cuisses et l’abdomen de Nellie s’empourprent. Pour lui, aucun doute : Nellie est morte. Et depuis plus de cinq minutes.

Sous le regard aiguisé de Terrence Killoran, l’appel au 911 se mue en polar. Nellie s’est-elle suicidée ? A-t-elle été plutôt assassinée ? Par qui ? Pourquoi ?

Elle a dit qu’elle allait venir me rendre visite le lendemain. Normalement, elle m’appelle et passe me voir en après-midi. Mais je l’ai attendue toute la journée.

À la police de Montréal, les enquêteurs tentent de remettre de l’ordre dans ce puzzle. Ils sont intrigués par le rapport de la pathologiste qui évoque un sillon dans le centre du cou de la jeune Inuite.

Les policiers retournent à l’appartement pour y saisir des câbles, dont celui d’un réveille-matin noué en cercle sur la tringle de la garde-robe. S’y est-elle pendue ? Après tout, le suicide fait des ravages dans les communautés inuites du pays…

Mais le sillon est gravé au centre du cou, pas sous la mâchoire, comme lors d’une pendaison. Quelques semaines plus tard, un homme poignardé, ensanglanté, sort de l’appartement de Kwasi. Au square Cabot, la nouvelle affûte les suspicions. Et si l’amant était le meurtrier ? Les éléments s’accumulent. Le piège se referme. Kwasi est arrêté, puis reconnu coupable de meurtre au deuxième degré.

Nellie n’est pas seule

À Montréal, Nellie n’est pas la seule Inuite morte ou agressée ces dernières années. Au mois d’août dernier, Siasi Tullaugak est retrouvée, à l’aube, pendue à un balcon dans une ruelle à moins de 100 mètres de Chez Doris, un refuge pour femmes itinérantes qu’elle fréquentait. Ses amis craignent un meurtre camouflé en suicide.

Comme Nellie, Siasi venait de Puvirnituq. Visage poupin, innocent, corps frêle d’adolescente, elle vivotait entre le Nunavik et Montréal, entre le Nord et le Sud, entre les Inuits et les Qalunaat, les Blancs.

Début avril, huit mois après sa mort, la police a écroué l’homme qui avait passé sa dernière soirée avec elle, mais pour une autre affaire. Grand, rastas entrecroisés, Obafemi Toussaint a été arrêté pour avoir forcé une touriste mineure « à prendre de la drogue pour ensuite l’agresser sexuellement ». Il aura fallu une touriste, râlent certains.

Depuis la diffusion de son portrait dans les refuges comme Chez Doris, « d’autres dénonciations » ont suivi, confirme la police. Une sorte de #MeToo discret, car il est difficile de convaincre les femmes inuites de porter plainte.

Il y a la barrière de la langue entre l’inuktitut et le français ; la crainte d’entrer dans un poste de police sans en sortir car fichée pour avoir flâné, volé ou bu sur la voie publique ; le fait d’avoir à raconter son histoire à différents intervenants (police, avocat, juge) sur plusieurs mois. Autant dire une éternité pour celles qui errent.

Bref, « il y a une peur constante de la police », constate Nakuset, militante crie qui tient à bout de bras le Foyer pour femmes autochtones de Montréal, dont la moitié de la clientèle est inuite. « Historiquement, cette relation est négative, car c’était la GRC qui arrachait les enfants aux parents pour les emmener dans les pensionnats… »

Dans le cas de Nellie, les enquêteurs ont fait leur travail. Après sa mort, en aval. En amont, toutefois, son destin semble avoir glissé entre les mains du système à coups d’arrestations pour « voies de fait graves », d’ordonnances non respectées, comme autant de signaux, de crépitements, de bips ! sur l’écran radar de la justice.

Au cours du procès qui s’est étalé sur près de deux mois cet hiver, et qui nous a permis de retracer une partie de l’histoire du couple en obtenant les enregistrements sonores des audiences et par des entretiens hors cour, Kwasi a répété que Nellie « voulait se suicider ».

Mais le sillon sur le cou de la jeune Inuite n’est pas la marque d’un suicide, d’une autopendaison sur le câble d’un réveille-matin noué à une tringle. Nellie ne s’est pas donné la mort. On lui a arraché la vie, a conclu le jury.

Nellie Angutiguluk avait laissé ses enfants derrière elle après la mort de son mari. Elle était venue à Montréal pour y renaître, se retrouver, et n’y a trouvé au final que la mort. Une mort brutale, sans appel, sur un prélart glacé. Une mort de faits divers, une mort qui aurait pu si facilement s’expliquer par un suicide, une mort d’un mauvais film dans lequel ont joué trop de femmes autochtones.