La baleine boréale compose et improvise comme une «jazzwoman»

La baleine boréale passe tout l’hiver dans les eaux polaires en s’aventurant l’été un peu plus au sud, jusque dans la baie d’Hudson par exemple.
Photo: Ansgar Walk La baleine boréale passe tout l’hiver dans les eaux polaires en s’aventurant l’été un peu plus au sud, jusque dans la baie d’Hudson par exemple.

Le Devoir poursuit sa série estivale proposant un portrait sonore du Québec. Le Festival international de jazz de Montréal fournit le prétexte à ce texte consacré aux chants des baleines boréales.

Encore une fois, aucune baleine boréale ne figure au programme du Festival international de jazz de Montréal qui commence. C’est pure injustice.

Si le béluga est le canari des mers, la baleine boréale doit bien être quelque chose comme la jazzwoman des océans. L’auteure-compositrice-interprète vocalise puissamment et tout le temps en puisant en plus dans un très vaste répertoire.

« Tout le monde connaît le béluga du Saint-Laurent, et c’est certainement un bon choix s’il faut sélectionner un son marin typique du Québec, note le biologiste Yvan Simard. La baleine boréale de l’Arctique est moins connue, alors qu’elle chante aussi merveilleusement. On l’entend pendant l’hiver dans les régions où elle hiberne. Elle produit des chants très complexes et très curieux. »

Allez donc allègrement avec la Balaeina mysticetus pour cet ajout au portrait sonore du Québec. La belle bête noire, aussi appelée baleine du Groenland, peut peser dans les 60 tonnes. Elle se distingue par une tête massive qui compte pour environ le tiers de sa longueur totale frisant les 20 mètres.

On la reconnaît facilement à ses longs fanons et à sa longue mâchoire arquée qui lui a donné son nom en anglais (bowhead whale). Elle passe tout l’hiver dans les eaux polaires en s’aventurant l’été un peu plus au sud, jusque dans la baie d’Hudson par exemple. Son crâne épais sert à fracasser la banquise pour y aménager des trous d’air. Elle peut casser jusqu’à 10, 15, voire 20 centimètres de glace, et elle chante sous l’eau.

« La baleine à bosse aussi a un répertoire varié, souligne le professeur. Les autres grandes baleines, comme le rorqual bleu ou le rorqual commun, n’ont rien de comparable. Leurs vocalisations ne donnent pas un chant complexe comme celui de la baleine boréale. »

Découvrez le chant des baleines boréales

 

Des hydrophones

Yvan Simard est titulaire de la Chaire de recherche du ministère des Pêches et des Océans du Canada en acoustique marine appliquée à la recherche sur l’écosystème et les mammifères marins. Il est rattaché à l’Université du Québec à Rimouski et chercheur à l’Institut Maurice-Lamontagne.

Les enquêtes sur les baleines (disons) québécoises du Nunavik se font à partir de Rimouski. Un centre de recherche de Winnipeg se charge des troupeaux (disons) canadiens en couvrant le nord du Nunavut, au Yukon.

Le jour de l’entrevue téléphonique, le bioacousticien rentrait d’une mission sur le fleuve pour y déployer un observatoire dans l’habitat du béluga du Saint-Laurent, entre l’île du Bic et l’île aux Coudres. Ses capteurs sonores vont y rester plus d’une année.

« On déploie des appareils développés à notre centre de recherche, des hydrophones liés à des ordinateurs qui peuvent fonctionner de jour comme de nuit, sans interruption, à longueur d’année, explique le savant. Les enregistrements se font depuis les années 2000 dans différentes régions, y compris dans le Nunavik. Ces données servent en particulier à comprendre l’utilisation d’un territoire par les animaux. C’est assez nouveau comme méthode. »

Les baleines boréales semblent émettre des sons par transfert d’air entre différents organes. Les enregistrements fournis par la chaire de recherche de Rimouski font entendre une richesse fascinante : des sons aigus évoquant des cris d’oiseau, des sonorités proches de la scie musicale ou des ondes Martenot, des notes plus graves.

« Il y a probablement assez d’informations dans ces enregistrements pour identifier les individus précisément, mais ce n’est pas l’objectif, dit M. Simard. On s’intéresse surtout aux chants de la période de rut. Ces animaux, comme les orignaux, émettent des sons pour se faire repérer pendant la période de reproduction et séduire acoustiquement. »

Si on jazzait ?

Des collègues du professeur Simard de l’Université de Washington ont aussi utilisé des hydrophones pour enregistrer des groupes de baleines boréales dans le détroit de Fram, à l’est du Groenland. Ils ont capté pas moins de 184 mélodies pendant quatre ans, de novembre à avril, pendant l’hiver boréal, quoi.

« Ces mammifères marins ont un répertoire vocal étonnamment diversifié et en constante évolution », résume le communiqué de l’Université. L’océanographe Kate Statfford, auteure de l’étude parue dans une revue de la Royal Society, a même osé cette comparaison : « Si le chant des baleines à bosse ressemble à de la musique classique, les baleines boréales font du jazz. Le son est plus libre. De plus, chaque année, leur répertoire est totalement renouvelé. »

Yvan Simard ne s’offusque pas de ces audacieuses comparaisons. Lui-même en propose une autre tirée de la linguistique. « On pourrait parler de dialecte propre à certaines régions, dit-il. Le phénomène s’observe chez plusieurs espèces. On sait que la baleine bleue de l’Atlantique Nord a ses chants particuliers, différents de ceux produits par les baleines bleues du Pacifique. Des groupes d’orques épaulards de la côte ouest peuvent être identifiés par leurs vocalisations. Les membres d’un groupe de baleines à bosse apprennent même un nouveau chant de leur groupe aux individus d’autres groupes qu’ils croisent. On pourrait dire qu’ils leur apprennent la toune de l’année. »

Ninginganiq

Laissé tranquille dans ses eaux glaciales, un individu Balaena mysticetus pourrait vivre deux siècles. Son voisin le requin du Groenland double cette longévité déjà exceptionnelle.

Seulement, la montagne de chair et de graisse a tellement été chassée pendant les derniers siècles qu’elle a failli ne plus exister. « Elle a déjà été présente dans le Saint-Laurent et les Basques venaient la chasser jusqu’à Tadoussac », explique le professeur Simard.

La chasse commerciale intensive s’est accentuée au XIXe siècle. Les fanons étaient notamment utilisés pour raidir les ombrelles, les corsets ou les cols de chemises. L’espèce était en danger de disparaître au début de la Première Guerre mondiale. L’interdiction de la chasse commerciale à partir de 1931 a permis de la sauver de l’extinction.

Il resterait environ 20 000 individus répartis en quatre zones distinctes des océans glacés, dont la très grande majorité en eaux canadiennes. La baleine jazzée de l’Atlantique étudiée par les chercheurs américains ne compte plus que 200 individus environ. Le Canada a créé la réserve nationale de faune Ninginganiq en 2010 à l’est de l’île de Baffin en partie pour protéger une zone des baleines boréales.

« Le Nord canadien subit de grands changements dus au réchauffement climatique, explique le chercheur québécois. Les baleines boréales vont certainement répondre à cette mutation. Elles sont associées à la glace. Nos données vont nous permettre de suivre ce bouleversement. Quand la glace pluriannuelle va disparaître l’été dans quelques années, à la marge de la calotte polaire, nous allons suivre l’adaptation des baleines, qui vont peut-être moins migrer vers le sud. »

La baleine muse

Une symphonie pour baleines et orchestres ? Ça existe ! L’Américain Alan Hovhaness leur rend un puissant hommage lyrique dans son poème symphonique And God Created Great Whales, son 229e opus et le plus célèbre. L’oeuvre commandée par le New York Philamarmonic en 1970 incorpore les chants enregistrés de plusieurs espèces. Et ça marche harmonieusement.

On attribue d’ailleurs à cette création une partie de la conscientisation planétaire quant au sort des baleines en voie d’extinction. La cantate dramatique The Whale (1966) du Britannique John Tavener aurait aussi stimulé le mouvement de protection des grands mammifères marins.

La baleine boréale, elle, a spécifiquement inspiré à David Toop The Divination the Bowhead Whale (1975) pour cinq improvisateurs, dont Brian Eno. 

Les chants des baleines sont aussi souvent écoutés pour eux-mêmes. Le Monterey Bay Aquarium Research Institute propose en ligne des sons tirés du fond marin de la baie californienne. L’hydrophone posé sur le fond de la baie capte les sons des baleines, des dauphins et d’autres mammifères.