Être un «450», 20 ans plus tard

«[Le 450 n’a] pas une homogénéité raciale; plutôt économique, note le professeur Guy Lanoue. Les maisons y sont plus ou moins au même prix — parfois construites par le même constructeur!»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «[Le 450 n’a] pas une homogénéité raciale; plutôt économique, note le professeur Guy Lanoue. Les maisons y sont plus ou moins au même prix — parfois construites par le même constructeur!»

Le 450 a eu 20 ans cette semaine. Cet indicatif téléphonique, lancé le 13 juin 1998 pour répondre à la saturation des numéros débutant par 514 dans la région de Montréal, est devenu, presque spontanément une espèce de marqueur sociologique, l’équivalent d’une « coupe Longueuil » numérique. Deux décennies plus tard, le portrait des banlieues et du centre a changé, et le fossé qui les sépare aussi. Mais le clivage demeure. Aujourd’hui, que sont les 450 devenus ?

Le Dictionnaire québécois instantané (Fides) définissait déjà en 2004 le 450 non seulement comme un code téléphonique, mais aussi comme une unité de mesure politique — comme dans« Les libéraux raflent tout le 450 », ainsi que l’indiquait son auteur, Benoît Melançon. C’est également devenu un « terme générique désignant la source de tous les maux affectant le Plateau Mont-Royal la fin de semaine, comme dans : “Les 450 vont manger sur la rue Duluth le samedi soir” ».

Le professeur du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal ajoute aujourd’hui, répondant aux questions du Devoir, « que l’expression est clairement passée dans l’usage : on l’entend partout. Elle correspond donc à un besoin ». Son usage politique s’est confirmé au fil du temps. À preuve : dans votre Devoir plus tôt cette semaine, un sondage Léger sur les intentions de vote des Québécois parlait des « régions » « 450 Nord » et « 450 Sud ».

Claire Poitras, professeure en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique, a aussi noté que l’étiquette numérique du 450 est venue remplacer les termes « couronne nord » et « Rive-Sud ». Les fusions municipales de 2001 ont aussi contribué à définir la banlieue comme un grand tout plutôt qu’une somme de parties diverses, comme elle le mentionne dans Defining Peripheral Places in Quebec (University of Toronto Press, 2017). On pourrait parler aussi des tensions entre 418 et 514. Mais le Québec n’est pas seul dans ce jeu de classement sociologique : Toronto a aussi usé du 905 comme d’une étiquette pour banlieusard. Et New York voit l’indicatif qui a d’abord desservi Manhattan, le 212, bénéficier d’une aura de plus-value.

De son côté, André Caron croit que la portabilité des numéros, qui fait qu’on peut maintenant avoir un numéro 514 en d’anciens fiefs du 450 ou vice-versa, et le fait que les numéros soient désormais mémorisés dans les appareils au lieu d’être chaque fois composés à la mitaine font perdre du poids à l’expression « 450 ». « Les stéréotypes et préjugés perdurent longtemps, et si le 450 a été pendant un temps un certain équivalent de la “coupe Longueuil”, l’ajout de l’indicatif 438 a peut-être estompé le sujet », indique le professeur au Département de communications de l’Université de Montréal. « Il n’y a pas d’affrontement entre le 438 et le 514, par exemple, et il y a tant d’indicatifs maintenant, on voit que ça s’accumule… On a aussi conscience désormais que le monde est fait de plusieurs grands villages globaux », croit le professeur.

Qui se ressemble…

450 ou 514, est-ce que ce ne serait finalement que chiffres en l’air et préjugés faciles ? Existe-t-il vraiment un profil sociologique des 450 ? « Oui, bien sûr », répond fermement l’anthropologue Guy Lanoue, de l’Université de Montréal, qui a un projet de recherche en cours sur les banlieues de Montréal. Mais c’est un profil multifacette, pas monolithique, précise-t-il, puisque les banlieues sont très bigarrées.

Voyons : depuis quelque vingt ans, la population de Montréal n’a pas grossi, alors que celle des banlieues a explosé. « Mais il y a une migration interne forte », détaille le professeur. « À peu près 80 000 personnes quittent l’île de Montréal chaque année, et 80 000 y arrivent. Là-dessus, 60 000 viennent de la province, et 20 000 de l’étranger. Plusieurs francophones de la classe moyenne sont partis. On n’a pas toutes les données encore, mais on a des indications comme quoi ils étaient un peu mal à l’aise avec la nouvelle diversité qui commence à caractériser Montréal après les années 1980. »

Au fur et à mesure que la diversité augmente dans le 514, l’homogénéité devient plus remarquable dans le 450, note celui qui est aussi ethnologue. « Ce n’est pas une homogénéité raciale ; plutôt économique. Les maisons y sont plus ou moins au même prix — parfois construites par le même constructeur ! Et il y a une homogénéité en matière d’âge : ce sont souvent de jeunes couples établis, avec deux enfants, de la classe moyenne supérieure. » Guy Lanoue nomme aussi l’éclosion de nombreux magasins, et la migration du commerce de luxe de la rue Sainte-Catherine au 450. « Si tu veux une horloge Rolex, tu ferais mieux de magasiner en banlieue », illustre le spécialiste. « En banlieue, tu as plus de chances que tes voisins soient comme toi, et il y a un certain confort dans l’homogénéité. »

Pourtant, le 450 est très cosmopolite. Homogène et cosmopolite ? « C’est le paradoxe », poursuit M. Lanoue. « Le 450 est orienté sur ce qui arrive ailleurs dans le monde ; avec la mondialisation, il s’est internationalisé. La diversité y est virtuelle. Le 514, c’est le monde des immigrants, de la diversité, de la création et de la gestion de la culture québécoise — une culture qui intéresse de moins en moins de personnes, qui préfèrent se définir autrement. » Montréal reste aussi la ville des étudiants, avec ses nombreuses universités. En 2017, elle a été nommée « meilleure ville universitaire » par l’Institut Quacquarelli Symonds. Mais l’abondance de jeunes que cela entraîne ne plaît pas nécessairement à tous. Et les distinctions entre les deux codes « n’aident pas la réputation du 514, qui a perdu son côté iconique, qui n’est plus vu comme un lieu central, essentiel ».

À écouter le professeur, c’est à croire que le clivage entre Montréal et ses banlieues est là pour durer. « C’est le fruit des dynamiques lancées il y a quarante ans. C’est inévitable et inexorable. » Et ce n’est pas l’indicatif 579, qui a été ajouté en 2010 comme option au 450, qui devrait y changer quelque chose.

Chanter le 450

Le 450, rappelle le professeur à l’Université de Montréal et auteur Benoît Melançon, s’est glissé dans les arts. « Il a son roman : Ô 450 ! Scènes de la vie de banlieue de Chantal Gevrey [Marchand de feuilles]. Il a eu son émission de télévision, au réseau TQS : 450, chemin du golf. Il a sa chanson, (450), du défunt groupe folk-pop André, plus téléphoniquement spécifique ». On ajoutera 514-50 Dans mon réseau, du groupe Sans Pression. Entre autres.
6 commentaires
  • Luc Lemieux - Abonné 16 juin 2018 09 h 25

    Le fameux 450

    Le fameux 450 ne comprend pas que des banlieues. La région touristique des Laurentides, où j'habite, en fait partie. Il y a plusieurs différences économiques à vivre en région. Est-ce que cette étude en a tenu compte? Les décisions prises par Montréal et ses banlieues ont peu ou pas d'impact sur les régions même si elles sont adjacentes. De plus je n'aime pas qu'on réfère à ma personne comme étant un "450".

  • Bernard Terreault - Abonné 16 juin 2018 09 h 50

    Bof

    Caricatural. À l'Ouest du Chemin de Chambly à Longueuil il y a maintenant autant de Noirs et de Maghrébins qu'à Montréal et tout le monde sait que le Chinatown à émigré il y a des décennies de la Rue de Lagauchetière à Brossard. Et il y a aussi longtemps que Saint-Lambert a des airs de Hampstead et les grandes blocs de 4 étages des quartiers modestes de Longueuil, Saint-Hubert ou Brassard sont identiques à ceux de Saint-Laurent. Et les maisons à un million autour des golfs semblables à ceux de Laval. Et les bars et petites boutiques d'aliments naturels du Vieux-Longueuil les mêmes que sur le Plateau.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 16 juin 2018 12 h 10

    LE 450, POUR UN PEU D'ESPACE

    Après plue de 30 ans, si nous avons quitté le centre-ville de Montréal ce n'est pas pour le « chateau en photo », mais pour un peu de verdure.
    Malheureusement, les décideurEs à la ville de Montréal n'ont aucun respect pour ce besoin « élémentaire » avec ces constructions de condo, etc. « à ras le trottoir ».
    Si cela peut rassurer ces décédideurEs sans vision, il se passe maintenant la même choses dans les villes du 450, comme Blainville, St-Eustache, Deux-Montagnes, etc.

  • Karine Saucier - Abonnée 16 juin 2018 21 h 20

    Même questionnement que M.Lemieux un peu plus tôt...
    Est-ce que les régions autres que les milieux de vie tels que Longueuil et Laval ont été pris en ligne de compte pour cette étude?
    Les MRC de D’Autray, Matawinie, Montcalm et Joliette ont des réalités toutes autres que ce qui est décrit dans cet article. Le fossé entre les classes sociales s’y creuse toujours plus et un tel article, avec une telle image pour l’illustrer (c’est vous qui mentionnez l’homogénéité économique...) n’a pour effet que de banaliser et réduire à néant les efforts de toutes les instances qui luttent en logement social, en accès à l’éducation et aux services de santé.
    Le « 450 » est loin d’être homogène. Vous auriez avantage à venir faire une visite en ces lointaines contrées.

  • Jean-François Trottier - Abonné 17 juin 2018 09 h 12

    Les z'ôtres

    Il arrive qu'une description en dise plus sur le descripteur que sur l'objet.

    Ses prémisses, ses hypothèses de travail, ses préjugés, ses valeurs, ses heures de travail, son dentifrice....

    On finit par comprendre d'où viennent certaines cassures dans notre société : ceux qui clament tant l'importance de l'inclusion font tout pour se montrer exclusifs.
    J'aimerais que ce soit seulement ridicule.