Boston Dynamics fabrique-t-elle des «machines à tuer» ou des aides ménagers?

Cet aperçu d’un avenir qui serait bientôt peuplé de robots rapides, forts et parfois intimidants soulève plusieurs questions.
Photo: Dave Kotinsky / Getty Images for Liberty Science Center / Agence France-Presse Cet aperçu d’un avenir qui serait bientôt peuplé de robots rapides, forts et parfois intimidants soulève plusieurs questions.

On n’a jamais trop compris si l’entreprise de robotique Boston Dynamics fabriquait des « machines à tuer » ou des aides ménagers — voire quelque chose de complètement différent.

Pendant neuf ans, cette entreprise entourée du plus grand secret — qui a vu le jour grâce au financement de l’armée américaine — a inquiété la planète avec des vidéos YouTube de robots expérimentaux ressemblant à de féroces prédateurs.

Dans l’une de ces vidéos, un robot-chat sauvage grandeur nature sprinte à environ 35 km/h sur un terrain de stationnement. Dans un autre, un petit véhicule surnommé « SandFlea » saute brusquement sur les toits — et replonge ensuite sur ses roues. Une vidéo plus récente met en vedette un chien-robot tout mince qui grimpe les escaliers, tient bien son bout dans une partie de souque à la corde avec un humain, et, galant, ouvre une porte pour laisser entrer un autre robot.

Cet aperçu d’un avenir qui serait bientôt peuplé de robots rapides, forts et parfois intimidants soulève plusieurs questions. Comment fonctionnent ces robots ? Qu’est-ce que Boston Dynamics a l’intention d’en faire ? Et ces vidéos, parfois vues près de 30 millions de fois, témoignent-elles fidèlement de leurs véritables capacités ?

Boston Dynamics n’est pas vraiment désireuse d’en discuter. Pendant des mois, l’entreprise et sa société mère, SoftBank, ont refusé de nombreuses demandes d’information concernant ses activités. Quand un journaliste a visité le siège de l’entreprise à Waltham, au Massachusetts, en banlieue de Boston, il a été refoulé à la porte.

Mais après que l’Associated Press eut parlé avec dix personnes qui avaient travaillé chez Boston Dynamics ou collaboré avec son fondateur de 68 ans, Marc Raibert, le patron a consenti à une brève entrevue en marge d’une conférence sur la robotique, fin mai. M. Raibert venait de présenter le premier robot commercial de l’entreprise en 26 ans d’existence : « SpotMini », le chien robotisé qui ouvre les portes, que Boston Dynamics compte vendre aux entreprises comme agent de sécurité équipé de caméras dès l’année prochaine.

L’entreprise n’a pas encore mis un prix sur ces robots à piles, d’un poids comparable à celui d’un chien labrador. M. Raibert a indiqué qu’il prévoit fabriquer 1000 SpotMinis par an.

Arme ou serviteur ?

Chaque nouvelle vidéo de Boston Dynamics relance les conjectures concernant ses véritables intentions — la compagnie fabrique-t-elle des armes ou des serviteurs ? Le « SpotMini » chevauche ces deux possibilités, et M. Raibert a déclaré à l’AP qu’il n’excluait pas de futures applications militaires. Mais il a minimisé les craintes populaires voulant que ses robots puissent un jour être utilisés pour tuer.

« Nous y pensons, mais c’est aussi vrai pour les voitures, les avions, les ordinateurs, les lasers », a déclaré M. Raibert, vêtu de sa traditionnelle chemise hawaïenne, pendant que de jeunes ingénieurs en robotique patientaient en file pour lui parler. « Chaque technologie que vous pouvez imaginer a plusieurs utilisations : s’il y a une partie effrayante, c’est simplement que les gens sont effrayants. Je ne pense pas que les robots eux-mêmes fassent peur. »

Les précédents projets militaires de l’entreprise comprenaient un mulet-robot à quatre pattes qui pouvait transporter des provisions dans les déserts ou les montagnes — mais qui ressemblait à une tondeuse à gazon et aurait été jugé trop bruyant par les marines américains.

La plus grande question reste entière — qu’est-ce que Boston Dynamics espère accomplir exactement ? —, et ce n’est peut-être pas un hasard. Des entrevues avec huit anciens employés de la compagnie et certains anciens collaborateurs universitaires de M. Raibert indiquent que l’entreprise s’est depuis longtemps écartée des exigences commerciales, sans parler des préoccupations morales ou éthiques, dans sa quête pour des machines reproduisant la locomotion animale.

D’anciens employés soutiennent que la compagnie fonctionne davantage comme un laboratoire de recherche bien financé qu’une entreprise. La vision de M. Raibert a été préservée pendant des années grâce à des contrats militaires, en particulier ceux de l’agence de recherches du département américain de la Défense (DARPA). Une base de données fédérale sur les contrats répertorie plus de 150 millions de dollars américains en financement de la défense pour Boston Dynamics depuis 1994.

Boston Dynamics déclare seulement que, d’après elle, un quart de siècle de travail sur les robots « offrira soudainement une très grande valeur commerciale ». La compagnie n’a pas répondu lorsqu’on lui a demandé si elle avait déjà envisagé d’armer ses robots.

« Doctor Evil » ?

Construire des robots capables de sauter, de galoper ou de rôder comme des animaux constituait un domaine relativement marginal de l’ingénierie quand M. Raibert et ses collègues ont commencé à étudier les vidéos de kangourous et d’autruches dans leur laboratoire de recherche de l’Université Carnegie Mellon, il y a près de 40 ans.

Mais les robots agiles ne sont plus aussi fantastiques, même s’ils peuvent encore en avoir l’air. Le robot « Atlas » de Boston Dynamics, par exemple, est une machine humanoïde massive qui peut être vue en train de marcher sur un sol inégal, sauter sur des piédestaux et même effectuer un saut périlleux arrière maladroit. (L’authenticité des vidéos de robots de l’entreprise n’a pas été vérifiée de source indépendante.)

Dans les vidéos, les robots se promènent dans différents lieux, à l’intérieur et autour du siège de l’entreprise, dans un chalet de ski du New Hampshire et à travers les prairies et les bois près de la résidence de M. Raibert. Dans certaines vidéos, les humains frappent les robots ou les attaquent avec des bâtons de hockey pour tester leur équilibre.

Michael Cheponis, qui a travaillé avec M. Raibert au tout premier laboratoire robotique de Carnegie Mellon, dans les années 1980, qualifie son ancien collègue de « héros américain », pour avoir adhéré à une vision qui pourrait s’avérer utile au monde. « Marc n’a pas une miette de “Doctor Evil” en lui », assure-t-il.

Les contrats militaires ont commencé à baisser en 2013 lorsque Google a acheté Boston Dynamics et clairement fait savoir qu’il ne voulait pas participer aux travaux de défense. Andy Rubin, alors chef de la direction robotique chez Google et architecte de l’acquisition, a visité la cafétéria de l’entreprise pour encourager les employés peu de temps après l’annonce de l’accord en décembre 2013.

Les participants ont dit plus tard qu’ils ressentaient un sentiment de soulagement et un optimisme prudent. « Il parlait d’objectifs vraiment ambitieux, a déclaré un ex-employé, qui a demandé à ne pas être nommé parce qu’il craignait que cela puisse nuire à ses chances de carrière dans la petite communauté robotique américaine. Un robot qui pourrait aider les personnes âgées et les infirmes, des robots qui travaillent dans les épiceries, des robots qui livrent des colis. »

Mais la lune de miel Google a bientôt tourné au vinaigre. M. Rubin a quitté l’entreprise l’année suivante, et ses remplaçants qui supervisaient Boston Dynamics sont devenus de plus en plus frustrés par l’approche de M. Raibert, selon plusieurs personnes familières avec la transition. Au chapitre des préoccupations : Boston Dynamics ne se concentrait pas assez sur la fabrication d’un produit commercialisable.

Google a également craint que les « messages négatifs » sur les médias sociaux concernant les vidéos robots « terrifiants » de l’entreprise puissent nuire à son image, selon des courriels de sa division des relations publiques qui ont été obtenus par Bloomberg en 2016.

Le géant japonais SoftBank

Au sein de l’entreprise, l’idée que les robots puissent être transformés en armes a parfois inspiré des bavardages, des rires ou des malaises occasionnels sur le lieu de travail, ont déclaré plusieurs anciens employés. Mais peu l’ont pris au sérieux.

« Ils sont certainement conscients que les gens en ont peur, a déclaré Andrew String, un ancien ingénieur de Boston Dynamics. L’entreprise reçoit régulièrement du courrier haineux et d’autres trucs bizarres. »

M. Raibert n’a jamais ressenti le besoin de s’expliquer et voulait plutôt que la technologie parle d’elle-même, ajoute-t-il.

En 2016, Google cherchait à vendre l’entreprise et a finalement trouvé preneur auprès du géant japonais de la technologie SoftBank, dont le portefeuille robotique incluait déjà le mignon petit humanoïde « Pepper ». L’affaire a été conclue plus tôt cette année.

SoftBank a refusé de dire quoi que ce soit à propos de ses projets, mais les dernières offres d’emploi de Boston Dynamics révèlent un accent accru mis sur la recherche de quelque chose qui pourrait se vendre. Un poste cherche par exemple un « évangéliste de la robotisation » pour aider à trouver des applications « axées sur le marché » pour les machines dans la logistique, la construction et la sécurité commerciale.

M. Raibert a crédité Google pour avoir poussé l’entreprise à réaliser le « meilleur travail que nous ayons jamais fait », mais a déclaré qu’avec SoftBank, son équipe agit à nouveau comme une « société autonome ».

« Nous avons un plan très fort, a-t-il déclaré. Nous sommes tous en train de bûcher et de travailler dur là-dessus. »