Les femmes au coeur de la philanthropie

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Si les femmes continuent d’offrir leur temps, elles donnent maintenant beaucoup plus d’argent, en plus de mettre leur expertise de gestionnaires et de dirigeantes au profit de nombreux organismes.
Photo: Getty Images Si les femmes continuent d’offrir leur temps, elles donnent maintenant beaucoup plus d’argent, en plus de mettre leur expertise de gestionnaires et de dirigeantes au profit de nombreux organismes.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les femmes occupent une place grandissante sur tous les plans de la philanthropie, révèle une récente recherche produite par l’Institut Mallet. « Elles donnent trois fois plus d’argent qu’il y a trente ans et on les trouve aussi à la direction et dans les conseils d’administration d’organismes philanthropiques », souligne Nicole Ouellet. Elle-même occupe le poste de directrice générale de la Fondation Berthiaume-Du Tremblay, laquelle se consacre au bien-être des personnes âgées. Elle siège aussi au conseil d’administration de l’Institut Mallet, où l’on trouve aussi Fabrice Vil, chroniqueur au Devoir.

L’Institut Mallet a été fondé en 2011 à l’initiative des Soeurs de la Charité de Québec, avec la collaboration de l’Université Laval, rejointe quelque temps plus tard par l’Université Concordia. Son rôle est de contribuer au développement d’une culture de la philanthropie et du don de soi, principalement par l’avancement et le transfert des connaissances sur ce secteur. Tous les deux ans depuis 2013, il organise un sommet sur la culture philanthropique réunissant de nombreux acteurs du milieu. Ces derniers partagent leurs idées, discutent des défis qu’ils affrontent, et surtout découvrent des approches novatrices et prennent connaissance des dernières données sur la philanthropie. « Plutôt que de discuter d’une cause en particulier, ils peuvent échanger sur la philanthropie elle-même, afin de développer une réelle culture dans ce secteur », explique Jean M. Gagné, associé principal chez Fasken et président et chef de la direction de l’Institut.

Dans cette optique, l’Institut a souhaité concevoir un portrait du don philanthropique au Québec. « Pas seulement des dons en argent, mais aussi en temps et en expertise », précise Jean M. Gagné. Une belle occasion de scruter les habitudes de dons des Québécois. Le sondage, mené sur Internet par Léger Marketing en avril 2018, a permis d’obtenir les réponses de 1008 adultes.

Le rôle des femmes a changé

L’étude permet plusieurs constats intéressants, notamment au sujet du rôle des femmes en philanthropie. Historiquement, elles ont été au coeur des efforts de soutien aux pauvres, aux familles ou encore aux immigrants et réfugiés. Cette tradition remonte à la place importante occupée dans ce domaine par les religieuses pendant longtemps et s’est perpétuée dans un secteur communautaire largement porté par les femmes.

Cependant, leur rôle a changé. Si elles continuent d’offrir leur temps, elles donnent maintenant beaucoup plus d’argent, en plus de mettre leur expertise de gestionnaires et de dirigeantes au profit de nombreux organismes. Les trois quarts de la main-d’oeuvre du secteur de la bienfaisance et sans but lucratif sont des femmes. Elles occupent aussi la majorité des postes de direction. Pourtant, soulignait encore récemment Imagine Canada, elles y touchent des revenus inférieurs de 24 % à ceux de leurs collègues masculins.

La forte augmentation de la participation des femmes sur le marché du travail depuis 1985 et la hausse de leurs ressources financières se reflètent dans une augmentation de leurs dons. Au cours des douze mois précédant le sondage, les 64 % de Québécois ayant fait un don en argent se répartissaient de manière semblable entre les hommes et les femmes.

Le don moyen des hommes s’élevait à 244 dollars, contre 155 pour les femmes. Une différence significative, mais en voie de se résorber au Canada. En 1985, les dons totaux des Canadiennes s’élevaient à 1,1 milliard de dollars, contre 3,5 milliards en 2014, selon la Fondation Rideau Hall et Imagine Canada. Leurs dons représentaient 28,1 % des dons totaux en 1985, contre 35,9 % en 2014.

Si les dons en argent demeurent la forme la plus répandue de philanthropie au Québec, certains donnent aussi du temps et de l’expertise. De fait, 44 % des Québécois ont consacré en moyenne 71 heures au bénévolat au cours de la dernière année. Le don d’expertise a été l’affaire de 29 % des répondants. Les deux vont régulièrement de pair. Plus des deux tiers des personnes ayant effectué du bénévolat ont aussi donné de leur expertise à des personnes ou à des organismes, pour une moyenne de 37 heures sur une année.

Les baby-boomers gagnent le titre de champions de la philanthropie. Ils donnent le plus d’heures (99 heures par année en moyenne), d’expertise (49 heures par année) et offrent les plus fortes sommes d’argent (270 $ en moyenne).

Passer à l’acte

Les Québécois sont très sensibilisés à l’idée de donner du temps (86 % des répondants), de l’argent (83 %) ou même de partager leur expertise (73 %). Dans ce dernier cas, rappelle l’Institut Mallet, il faut se réjouir du progrès, puisque le bénévolat d’expertise restait très peu connu il y a à peine une dizaine d’années. En général, les femmes seraient plus sensibilisées que les hommes à l’importance du don.

Pourtant, cette reconnaissance de l’importance du geste ne se traduit pas encore assez dans un passage à l’acte. Si près de neuf répondants sur dix croient important de donner de son temps, moins de cinq sur dix le font. On trouve un écart semblable du côté du don d’expertise. « Cela reflète parfois un certain manque de confiance par rapport à ce que l’on peut apporter à d’autres personnes ou à des organismes, avance Nicole Ouellet. Le passage à l’acte vient souvent de l’exemple d’amis ou de membres de la famille. Le milieu de travail joue aussi un rôle important pour sensibiliser les gens aux dons, mais aussi soutenir ceux qui souhaitent en faire. »

Réjean M. Gagné croit qu’il faut continuer de raffiner les approches pour toucher les gens de la bonne façon. Selon lui, il faut insister sur la réputation de l’organisme, l’impact des dons et les valeurs fondamentales de la philanthropie. Il souhaite par ailleurs que de plus en plus de milieux, y compris le gouvernement, inscrivent la philanthropie au rang des priorités. « Nous souhaitons que la culture philanthropique trouve sa place à l’avant-plan dans les organisations privées, parapubliques et publiques au Québec et nous sentons une évolution positive à cet égard », soutient-il.