Une collation des grades couleur lavande

Une collation des grades Lavande à l'Université de Californie à Los Angeles, en 2015
Photo: California State University Une collation des grades Lavande à l'Université de Californie à Los Angeles, en 2015

Les études universitaires s’apparentent souvent davantage à un parcours du combattant qu’à un long fleuve tranquille. Décrocher un diplôme s’avère particulièrement laborieux pour les étudiants LGBTQ+, dont le chemin est semé d’embûches. Afin de célébrer leur accomplissement, l’Université McGill tiendra ce mardi pour la première fois au Canada — et peut-être même à l’extérieur des États-Unis —, une collation des grades Lavande, pendant francophone des Lavender graduations au sud de la frontière.

« C’est tellement cool ! », s’enthousiasme au téléphone l’universitaire américaine, militante LGBTQ+ et auteure Ronni Sanlo, qui a lancé le bal de ces cérémonies devenues tradition aux États-Unis, en 1995.

À l’époque, Mme Sanlo venait tout juste de commencer à travailler pour l’Université du Michigan. « Je suis arrivée juste avant la période des graduations en 1994 et, en marchant sur le campus, j’ai vu des groupes d’étudiants afro-américains, latinos et des Premières Nations portant sur eux de magnifiques banderoles. J’ai appris que c’était pour leur graduation spécifique », raconte-t-elle.

L’automne suivant, après que des élèves LGBTQ+ lui eurent confié qu’ils étaient impatients de finir l’université — « ils trouvaient leur vie misérable sur le campus », dit-elle —, l’idée d’organiser une graduation juste pour eux, afin de leur montrer qu’ils comptent aux yeux de l’établissement, a germé dans son esprit.

Seulement trois étudiants ont participé à la toute première collation des grades Lavande. Trois ans plus tard, l’initiative s’est déplacée sur la côte ouest avec Ronni Sanlo, qui travaille désormais à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). « J’ai adoré faire ça, c’était tellement stimulant de voir l’université tenir une première collation des grades Lavande ! »

Une tradition

Mme Sanlo ne se doutait pas alors que, près de 25 ans après leur première édition, les collations des grades Lavande deviendraient une tradition annuelle dans plus de 500 établissements scolaires aux États-Unis. Elle s’en réjouit aujourd’hui, tout comme elle applaudit à la première célébration du genre à l’extérieur des États-Unis (à sa connaissance), qui se tiendra à l’Université McGill ce mardi.

« C’est tellement significatif pour les étudiants qui y participent », souligne-t-elle en entretien téléphonique au Devoir.

Ces événements inclusifs et ouverts à tous, dont la participation se fait sur une base volontaire, sont une façon pour les établissements scolaires d’exprimer leur gratitude envers leurs étudiants de la communauté LGBTQ+.

« C’est tellement important d’honorer les nôtres, insiste Mme Sanlo, aujourd’hui âgée de 70 ans. De temps à autre, nous avons besoin de nos propres événements qui mettent l’accent seulement sur qui nous sommes. Il y a quelque chose de spécial à ça, de précieux. »

La collation des grades Lavande de l’Université McGill, baptisée « Envol de l’arc-en-ciel », s’inscrit dans cette tradition américaine, mais ne sera pas un « copier-coller » de ce qui se fait chez nos voisins du sud, avance son organisateur, Michael David Miller, qui préside un sous-comité universitaire sur les enjeux LGBTQ+ au sein de l’établissement.

La cérémonie de trois heures sera l’occasion pour les finissants LGBTQ+ de tous les domaines de célébrer ensemble et entourés de leurs proches la fin de leur parcours universitaire. Quelques personnalités prendront la parole et des certificats seront remis aux étudiants.

L’activité est complémentaire aux collations des grades traditionnelles de chaque faculté, précise M. Miller. « C’est une façon pour nous de démontrer aux finissants notre soutien, notre reconnaissance », explique-t-il.

Comme les étudiants de Ronni Sanlo qui avaient la vie dure dans les années 90, les étudiants LGBTQ+ de 2018 doivent encore surmonter davantage d’obstacles que la majorité de leurs condisciples hétérosexuels et cisgenres, malgré les progrès accomplis.

« L’université peut être un moment difficile pour ces étudiants, qui sont plus à risque d’être victimes d’intimidation ou de transphobie, par exemple, détaille M. Miller. Des études récentes montrent que les personnes LGBTQ+ subissent plus de violence et de harcèlement sexuel que la moyenne de la population, et que leur taux de décrochage et de suicide est plus élevé », énumère-t-il.

L’effet Trump

Pas plus tard qu’en décembre 2016, quelques jours après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, des affiches portant l’inscription « Make Canada Great Again » accompagnées de symboles homophobes et racistes ont fait leur apparition sur les murs de l’Université McGill.

Dans ce contexte politique, les collations des grades Lavande sont d’autant plus pertinentes, estime Ronni Sanlo, qui craint la perte d’acquis importants pour la communauté LGBTQ+ des États-Unis sous le gouvernement Trump.

Elle cite en exemple les récents propos d’un élu républicain au Congrès, Dana Rohrabacher, qui a soutenu qu’il est légitime de refuser de vendre sa propriété à un couple gai. « On se battait pour ça il y a 25 ans ! Ça nous ramène des années en arrière, c’est horrible », s’indigne la directrice émérite du centre LGBT de UCLA.

La bonne nouvelle, selon Ronni Sanlo, est qu’aujourd’hui, « beaucoup plus de gens sont sortis du garde-robe et sont prêts à se tenir debout et à se battre. Ça va nous sauver ! »

La réalité est différente au Canada, mais l’homophobie et la transphobie n’en sont pas moins présentes. C’est pourquoi Michael David Miller souhaite que la collation des grades Lavande que célébrera l’Université McGill inspire d’autres établissements au Québec et, qui sait, qu’un mouvement à l’image de celui fondé par Ronni Sanlo aux États-Unis se forme dans la province.

Pourquoi lavande ?

« La couleur lavande, c’est bizarre, mais oui, ça a un sens ! », lance l’instigatrice des collations des grades Lavande, Ronni Sanlo, dans un éclat de rire. L’explication est historique : en Allemagne nazie, les hommes homosexuels devaient porter un triangle rose sur leurs vêtements, tandis que les lesbiennes devaient arborer un triangle noir. « N’étant pas une artiste, je me suis dit que la combinaison de ces deux couleurs donnerait la teinte lavande. Apparemment non, mais à l’époque, je ne le savais pas », explique l’universitaire, amusée par sa gaffe. La couleur lavande est tout de même restée, tout comme la volonté d’honorer le passé.