Agressions sexuelles: à visage découvert pour mieux guérir

Geneviève Simard a été la première à porter plainte contre son ex-entraîneur, en 2015.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Geneviève Simard a été la première à porter plainte contre son ex-entraîneur, en 2015.

Quatre des neuf victimes de l’ancien entraîneur de ski Bertrand Charest ont levé le voile vendredi sur leur identité pour sensibiliser le public aux agressions sexuelles dans le milieu sportif.

Les anciennes skieuses Geneviève Simard, Gail Kelly, Amélie-Frédérique Gagnon et Anna Prchal sortent de l’ombre.

« [Les quatre victimes] sont aujourd’hui convaincues que c’est en partageant leur triste expérience avec le public qu’elles seront en mesure de faire progresser la cause […] et permettre d’éviter qu’il n’arrive à d’autres ce qui leur est arrivé », peut-on lire dans la requête déposée vendredi au palais de justice de Montréal.

Les quatre femmes, qui n’étaient pas présentes au palais de justice, ont expliqué dans une déclaration assermentée vouloir désormais prendre la parole publiquement.

« Je souhaite réellement donner une voix et un visage au public afin de le sensibiliser au risque qui touche tous nos athlètes, petits et grands », souligne la skieuse olympique Geneviève Simard, qui a été la première à porter plainte contre son ex-coach en 2015.

Dans sa lettre, l’athlète raconte avoir été agressée sexuellement par Bertrand Charest de 1992 à 1998. Elle était âgée de 12 ans lors de la première agression sexuelle.

« Une des façons pour moi de continuer mon cheminement est de parler publiquement de ce que j’ai vécu afin de sensibiliser toute la société à l’importance de la sécurité dans les sports », indique-t-elle.

Guérison

Les quatre femmes conviennent que l’ordonnance de non-publication les a aidées lors de certaines périodes difficiles, mais qu’elle les empêche aujourd’hui de progresser dans leur cheminement vers la guérison.

« Je ressens aujourd’hui le besoin d’avoir la liberté de révéler mon identité afin de continuer à cheminer vers la guérison », explique l’athlète de haut niveau Anna Prchal, qui était âgée de 17 ans lorsque l’entraîneur l’a agressée en 1997 et 1998. La skieuse a d’ailleurs confié avoir vécu une dépression et avoir du mal à faire confiance aux autres.

Une autre des victimes, Amélie-Frédérique Gagnon, a témoigné des effets dévastateurs des abus subis tant sur leur santé physique que psychologique.

« J’ai vécu et je vis encore avec des sentiments de honte et de culpabilité […] Ma confiance en moi a été fortement ébranlée et le demeure aujourd’hui », mentionne Mme Gagnon, qui avait 14 ans au début des agressions qui ont duré deux ans à partir de 1992.

La skieuse avait livré un témoignage bouleversant au procès de son ancien entraîneur, révélant avoir dû se faire avorter après être tombée enceinte à la suite d’une agression.

La juge Hélène di Salvo de la Cour supérieure du Québec est allée de l’avant avec la demande des quatre anciennes athlètes en levant l’ordonnance de non-publication. L’identité des victimes était protégée depuis le début des procédures.

« Considérant que les [quatre] victimes sont maintenant adultes et que cette décision est le fruit d’un choix libre, éclairé et réfléchi […] le Tribunal accueille la demande et annule l’ordonnance de non-publication sur leur identité », a tranché la juge di Salvo.

Sensibiliser les athlètes

En sortant de l’ombre, les quatre femmes veulent notamment contribuer à l’élaboration d’un programme de prévention des violences sexuelles commises dans le milieu du sport.

Le quatuor explique avoir été invité le 4 juin prochain à participer à une conférence de presse par l’organisation B2ten. Elles y témoigneront de leur expérience et interpelleront le gouvernement sur l’importance d’agir rapidement afin de faire du sport un milieu sécuritaire et sans abus psychologiques et physiques.

« Je veux que les gens sachent que ça peut arriver à n’importe qui », souligne Gail Kelly, qui a été agressée sexuellement en 1997 et 1998 alors qu’elle avait 17 ans.

Les cinq autres victimes visées par l’ordonnance de non-publication ne sont aucunement concernées par la demande d’annulation et pourront préserver leur anonymat.

D’autres victimes pourraient par ailleurs présenter une demande similaire à celle des quatre femmes dès la semaine prochaine, a indiqué leur avocate, Me Julie Girard.

Je souhaite réellement donner une voix et un visage au public afin de le sensibiliser au risque qui touche tous nos athlètes

Bertrand Charest a été reconnu coupable en juin 2017 d’avoir agressé sexuellement neuf skieuses dans les années 1990 alors qu’elles étaient âgées de 12 à 19 ans.

Le juge Sylvain Lépine de la Cour du Québec a décrit le comportement de Bertrand Charest comme celui d’un « véritable prédateur ». « L’accusé a agi comme un véritable prédateur, tissant sa toile soigneusement pour y attirer des jeunes femmes, adolescentes, et exercer sur elles un ascendant total », a-t-il conclu dans son verdict. « Sa recherche du plaisir sexuel n’avait aucune limite, alors qu’il était en situation d’autorité sur ces jeunes espoirs canadiens du ski de compétition. »

M. Charest ne s’est pas opposé à la levée des interdits de publication.

« Il comprend que l’objectif des victimes est louable et que ça peut permettre un processus de guérison et de prévention », a indiqué son avocat, Me Antonio Cabral.