Des maisons de chambres insalubres à Montréal

Najib paie 375$ pour la chambre qu’il occupe. Il lui reste environ 10$ par jour pour satisfaire ses autres besoins.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Najib paie 375$ pour la chambre qu’il occupe. Il lui reste environ 10$ par jour pour satisfaire ses autres besoins.

Vermine, insectes et moisissures, problèmes de sécurité et grande vulnérabilité. Une enquête de la santé publique sur les maisons de chambres de Montréal révèle qu’un grand nombre d’entre elles est insalubre et ne respecte pas les normes en matière de santé et de sécurité.

Le Devoir a obtenu l’enquête. Les constats sont plutôt accablants. Pour tous les critères observés, les résidents de ces maisons de chambres vivaient à tout coup une situation souvent pire que celle du locataire à faible revenu moyen, notamment en matière d’insalubrité.

Votre navigateur ne supporte pas le type d’image. Veuillez le mettre à jour.

L’enquête dresse également le portrait type du chambreur — un homme francophone d’environ 50 ans, pauvre, aux prises avec des problèmes de santé divers et ayant vécu l’itinérance —, tout comme elle s’intéresse aux prix des loyers, qui semblent beaucoup trop élevés. Une personne sur deux dit avoir subi de la violence physique et 16 % disent avoir subi cette violence au sein même de leur maison de chambres.

C’est la première enquête aussi exhaustive que mènent conjointement la Direction de la santé publique (DSP) et la Ville sur les maisons de chambres du territoire montréalais. « [Les maisons de chambres] constituent un parc de logement méconnu, qui diminue d’année en année et pour lequel l’application des exigences de sécurité et de salubrité est difficile », lit-on. Elles ne doivent pas pour autant disparaître du paysage, car pour plusieurs, elles sont le premier pas vers une stabilisation après un séjour à la rue, ajoute-t-il. « C’est un bassin de [chambres] à très faible coût et très accessibles », note l’une des coordonnatrices du rapport, Suzanne LaFerrière, de la Direction de l’habitation de la Ville de Montréal. S’il fallait faire fermer ces maisons, il y aurait un nombre important de gens à reloger, soit environ 2400, ajoute-t-elle.

Certaines maisons de chambres sont gérées par des organismes sans but lucratif qui reçoivent généralement des subventions pour offrir des services. Mais dans la présente enquête, la DSP et la Ville se sont attardées uniquement aux maisons de chambres de propriété privée.

Insalubrité et insécurité

De son propre chef, Le Devoir a visité une maison de chambres de l’arrondissement du Sud-Ouest. La porte de l’immeuble est tellement pourrie qu’on a peur qu’elle nous reste dans les mains. Sur trois étages, incluant le rez-de-chaussée, de sombres couloirs mènent à une vingtaine de minuscules chambres. La peinture est défraîchie et les salles de bains communes sont malpropres. Le silicone est rongé de moisissure et les robinets coulent. « Le concierge plonge sa moppe dans la toilette et lave le plancher de la salle de bains avec. J’appelle pas ça “laver les planchers” », s’esclaffe Réal, un résident de cette maison de chambres, qui a entrepris de laver lui-même la salle de bains. Il paie aussi de sa poche pour les rideaux de la salle d’eau et le coup de peinture pour rafraîchir sa chambre.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Tout ce que les chambreurs possèdent s’entasse évidemment dans l’unique pièce qu’ils occupent.

« Des punaises de lit ? On en a tout le temps. Le concierge ne fait rien. Tout ce qu’il fait, c’est mettre de l’huile de fleurs de souci pour les chasser », raconte Paul (nom fictif), un autre résident qui préfère taire son vrai nom. Sa minuscule chambre mal isolée est un capharnaüm, remplie d’objets et de meubles. Les murs sont sales et suintants, tachés de goudron de cigarette, le robinet coule, le moustiquaire de sa fenêtre est rapiécé avec du ruban à conduits. Le détecteur de fumée est en miettes. « Les propriétaires n’ont jamais rien fait ici. Ils ne dépensent pas un sou pour l’entretien. Comment voulez-vous ne pas déprimer ? » ajoute l’homme en alternant bouffées de cigarette et de pompe pour son emphysème.

Selon l’enquête de la DSP et la Ville, la grande majorité (69 %) des chambreurs a rapporté la présence de vermine (souris et rats), d’insectes nuisibles (punaises, coquerelles), de moisissures ou d’infiltrations d’eau durant la dernière année. Près d’un chambreur sur deux rapporte des problèmes de punaises de lit, soit 18 fois plus que dans la population montréalaise en général.

À Montréal, il est illégal de louer une chambre de moins de 9 m2, sans lavabo et sans fenêtre. Le Code du bâtiment exige la présence d’un détecteur de fumée. Or, bien que ces critères soient dans l’ensemble respectés, plusieurs maisons de chambres sont en violation des lois. La plus criante violation étant celle de l’article 62 du Règlement municipal sur l’entretien et la salubrité des logements, qui oblige à munir les chambres de sonnettes et d’interphones : un répondant sur deux dit ne pas en avoir.

Trop d’argent va au loyer

Bien que les prix des loyers soient parmi les moins élevés sur le marché (425 $ par mois), la majorité des chambreurs consacrent à leur logement une trop grande proportion de leur revenu, ce qui limite « leur capacité à répondre aux autres besoins de base, notamment se nourrir convenablement ». L’enquête révèle aussi que trois quarts des répondants consacrent environ 30 % de leur revenu pour payer le loyer et 44 % vont jusqu’à consacrer 50 % de leur revenu pour se loger.

48 $. C’est ce qu’il reste dans les poches d’une personne recevant un chèque d’aide sociale (633 $) et qui paie le loyer médian de 425 $. La majorité des chambreurs (58 %) ont recours aux banques alimentaires.

Najib paie 375 $ pour sa chambre et gagne environ 700 $ par mois. « Ça me fait environ 10 $ par jour pour manger », dit-il. « C’est assez. » Devant notre air dubitatif, il admet fréquenter les banques alimentaires, car il dépense beaucoup en cannabis. D’ailleurs, il est particulièrement coincé ce mois-ci. Une « amie » lui aurait volé tout son argent. Ce serait d’ailleurs la raison pour laquelle il n’a pas de lit et dort depuis trois mois sur le plancher. « C’est bon pour le dos », plaisante-t-il.

Mais les chambreurs sont relativement stables, certains vivent plus de deux ans au même endroit, a relevé Marianne Cloutier, de la Direction de l’habitation de la Ville de Montréal. « Ce qu’on doit quand même souligner, c’est que bien qu’ils constatent des problèmes d’insalubrité, les chambreurs sont quand même satisfaits de leurs conditions. Ils ont une petite communauté, les logements sont centraux. »

La Ville et la DSP proposent notamment de créer un groupe de travail avec les partenaires communautaires pour avoir une « approche intégrée d’intervention », ce qui n’existait pas à proprement parler. Ses principaux mandats seraient, entre autres, de veiller à mettre en lien les chambreurs avec les « ressources » du réseau de la santé et de développer « un dispositif de détection précoce des situations d’insalubrité dans les maisons de chambres ». « On va devoir synchroniser nos affaires. Les réseaux interviennent plus en séquence que de façon coordonnée », a dit Mme LaFerrière.

Maison de chambres

  • Définition : Bâtiments de minimum quatre chambres où la salle de bains et la douche, parfois la cuisine, sont partagées.
  • Combien : environ 150 maisons pour 2400 chambreurs
  • Loyer : 425 $ (prix médian)

Profil du chambreur

  • Homme (89 %)
  • Francophone (72 %)
  • Âge moyen (51 ans)
  • Né au Canada (75 %)
  • Peu scolarisé (60 % ont un DES ou aucun diplôme)
  • Pauvre (revenu médian de 920 $/mois)
  • Problème de santé mentale (28 % ont un diagnostic)
  • Problème de santé chronique (58 %), surtout musculo-squelettique
  • Consommateur excessif de tabac (76 %), drogue (47 %), alcool (38 %)
  • Passé d’itinérance (68 %)

Méthodologie de l’enquête

  • Quand : juin à juillet 2017
  •  : 5 arrondissements montréalais (Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, Sud-Ouest, Ville-Marie, Rosemont-La Petite-Patrie et Mercier–Hochelaga-Maisonneuve)
  • Combien : Sélection aléatoire de 52 maisons de chambres
  • Taux de réponse : 75 % (274 sur 364 sollicitées)