Les idées en ébullition

Les intellectuels tentent encore et toujours de comprendre et d’expliquer les grands changements sociaux. D’où viennent les théories dominantes ? Quelles sont-elles ? Quels « ismes » gouvernent les courants de pensée actuels ? Voici un petit panorama des grandes idées qui agitent aujourd’hui les sciences sociales devenues des cultural studies.

French Theory issue de Mai 68

Voilà en fait un des maîtres mots pour comprendre ce qui est à l’oeuvre dans les universités occidentales. Dans cette généalogie des idées, des sources allemandes classiques (L’École de Francfort, Heidegger, Nietzsche…) ont influencé des penseurs français (Bourdieu Derrida, Foucault, Lacan, Deleuze, Baudrillard…) qui ont ensuite été réinterprétés à leur tour dans les centres intellectuels des États-Unis, pour finalement percoler à l’échelle planétaire.

Ce vaste courant mondial de la « French Theory » a débuté dans les années 1970 et son influence sur le climat intellectuel se fait encore largement sentir partout.

« Nous ne sommes pas encore sortis de cette influence, dit Pascale Dufour, de l’Université de Montréal. Les théoriciens anglophones ont pratiqué l’appropriation décontextualisée. Ils sont moins pris dans les débats de chapelle que les Français peuvent l’être. »

Le professeur Warren, de l’Université Concordia, donne l’exemple de la progression des influences dans les citations anglophones du philosophe Jacques Derrida. « Il n’est presque pas cité dans les années 1960, commence à percer dans les années 1970, surtout dans les domaines littéraires, et à partir de 1980, c’est l’explosion dans les milieux du cinéma, de la philosophie, de la sociologie, etc. »

Le sociologue Benoît Coutu, de l’UQAM, observe que la French Theory s’intéresse à l’individu, avec son désir, son corps, son discours et l’intertexte. « Les grandes structures explicatives d’autrefois divisaient la société en classes, par exemple. Maintenant, la théorie déconstruit ces catégories pour remonter à l’individu particulier qui veut se réaliser, être reconnu. On est beaucoup dans la performance aussi. On met l’accent sur les marges, les intersections. »

M. Coutu ajoute que des théoriciens plus critiques (comme Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme ou les documentaires d’Adam Curtis) ont évidemment noté la troublante concordance entre cette pensée et le néolibéralisme qui pousse aussi à la réalisation de soi de l’individu performant et réseauté.

« On a tout détruit, tout déconstruit, et on se retrouve seul, résume le sociologue. Il faudra bien reconstruire du lien social. Il faudra bien se fédérer et s’unir. »

Les savants parlent d’un paradigme pour décrire le discours hégémonique dans un domaine de connaissance. Or, la French Theory, qui se veut en guerre contre les discours hégémoniques, se cache elle-même comme grand récit, explique le professeur Jean-Philippe Warren. « Elle veut déconstruire chacun des grands récits de la société occidentale pour exposer ses oppressions : la science, la religion, la nation, la littérature, etc. C’est une perspective qui explique tout. Et c’est une machine assez efficace pour broyer toute opposition supposée essentialiste en ramenant les problèmes sous la triade “class, genderandrace”. »


Humanités numériques et transhumanisme

Les études de l’humain et de la société n’échappent évidemment pas à l’utilisation des outils numériques, mais n’échappent pas non plus à la réflexion sur les transformations que prépare la révolution technologique en cours.

Les humanités numériques décrivent cette application de l’informatique (pour faire court) dans toutes les disciplines et même comme transdiscipline. Les nouveaux outils ont par exemple révolutionné les études de l’Antiquité en facilitant l’accès à tous les manuscrits en grec ancien connus, maintenant numérisés. Les études abondent aussi sur l’importance des réseaux dans la vie sociale contemporaine ou à partir des bases de données dans une foule de domaines.

Le courant transhumaniste, né au tournant du siècle, est aussi extrêmement prolifique. Cette tendance pense les transformations technologiques qui changent et améliorent l’humain dans sa nature même, souvent dans une perspective scientiste et technophile.

Écologisme et panpsychisme

L’idée que notre monde vacille et que nous traversons une crise systémique menaçant la nature et la planète appelant des solutions systémiques se retrouve souvent au coeur de la pensée écologique.

Elle décrit des phénomènes scientifiquement et tire des conclusions normatives de ses constatations. Le capitalisme est souvent décrit comme un facteur central des dérèglements majeurs, sans pour autant être le seul responsable de la catastrophe appréhendée. La sensibilité écologique critique aussi les perspectives anthropocentristes, voire androcentristes, au point de jonction avec le féminisme par exemple.

Le panpsychisme peut s’arrimer à ce courant qui cherche à repositionner l’humain dans et non contre la nature. Cette théorie de la philosophie de l’esprit affirme que la conscience est une composante fondamentale de la réalité, de la même manière que l’espace et le temps.

Les défenseurs du panpsychisme (comme Galen Strawson) attribuent donc une forme de subjectivité à toute « unité matérielle », les poissons, les lapins ou les humains.

Photo: David Boily Agence France-Presse Les mouvements animalistes ont entraîné l’interdiction de la chasse à certains mammifères, dont les bébés phoques du Groenland.

Cela ne signifie évidemment pas que les panpsychistes voient le monde d’une manière anthropomorphique, attribuant des émotions et une volonté aux objets.

La conscience attribuée à la matière est simplement vue comme le fait d’avoir un ressenti subjectif, qui peut certainement être très simple et différent du nôtre. Mais que l’on doit comprendre et respecter en tant que tel, au final.

Individualisme, théorie queer

L’individualisation de la société est un long processus. Le philosophe québécois Charles Taylor explore Les sources du moi (1989) sur plusieurs siècles pour mettre en évidence la pluralité des conditionnements et représentations.

Résultat : l’idéal de la réalisation de soi consiste à cultiver son intériorité, à chérir à l’extrême sa liberté tout en ayant le sentiment d’appartenir à la nature.

L’individualisation semble toutefois exacerbée dans le monde contemporain. L’accomplissement personnel remplace la socialisation disciplinaire. Seulement, la passion d’être soi, l’euphorie égocentrique et la liberté débridée se paient en angoisse et en dépression, en solitude et en dépendances. Donner sens à sa vie n’a rien d’une sinécure, résume J. C. Kaufmann dans L’invention de soi. Une théorie de l’identité (2004).

La sociologie de l’individu tente de comprendre comment chacun ou chacune se construit dans le contexte d’appartenances multiples (genre, racialisation, culture…). Le sujet est pensé comme une volonté et une représentation face aux diktats des systèmes d’oppression, le marché, le patriarcat, les classes et les sociétés dominantes.

L’Américaine Judith Butler s’inspire des théories de Michel Foucault pour remettre en question les rapports de pouvoir constitutifs des identités de genre.

Sa théorie queer (« bizarre », « étrange ») s’attaque à la norme hétérosexuelle. Elle dénaturalise les catégories essentielles homme-femme. Elle pense le corps comme un lieu de transgression.

« Il ne faudrait pas concevoir le genre comme une identité stable, dit une de ses célèbres formules. Le genre consiste davantage en une identité tissée avec le temps par des fils ténus, posée dans un espace extérieur par une répétition stylisée. » (Trouble dans le genre, 1990).

Le corps est l’objet de multiples attentions savantes. « On pense les attaques contre le corps comme la victime des microagressions, dit M. Warren. On ne pense plus les oppressions structurelles dans la société. On dit qu’il existe des microagressions partout dans la vie quotidienne pour les individus assiégés par des micropouvoirs. Il y a de l’oppression dans le fait de mettre du mascara le matin, de dire comment marcher à un enfant, de sourciller en entendant un accent… »

Jean-Philippe Warren rappelle du même coup la triade d’or des études sociales actuelles organisées autour des concepts de genre, de classes et de race.

Photo: Wikicommons La théorie et la pratique «queer» déconstruisent la norme hétérosexuelle.

Jusqu’au tournant des années 2000, les études se concentraient souvent autour du problème de l’égalité. Depuis, elles s’intéressent plus à l’ouverture et aux connexions entre les oppressions. Il faut donc dissoudre les traditions et les institutions, s’ouvrir aux autres, aux immigrants, aux minorités, aux marges, et en même temps comprendre les combinaisons des pouvoirs.

« Gender, class and race : ce sont des catégories qui fonctionnent très bien pour étudier les pauvres, les femmes et les différents groupes LGBTQ2 puis les populations racialisées. Mais ce qui compte par-dessus tout, c’est la position à l’intersection de ces situations objectives.

Une femme blanche bourgeoise de New York n’est pas automatiquement une oppresseuse, mais sa bonne philippine est bel et bien opprimée. Les nouvelles théories sont allergiques aux frontières, toutes les frontières politiques et sociales, ça va de soi, mais aussi entre les genres, entre la nature et la culture, l’homme et l’animal, l’humain et les robots, etc. »

Mouvements féministes

Les mouvements féministes contribuent depuis un siècle à changer la société. La première vague réformiste réclamait des droits civiques, dont le droit de vote. La seconde vague, plus radicale, a ramené la lutte dans le quotidien et l’intime en affirmant que le privé est politique.

C’est l’époque des luttes pour le droit à l’avortement ou le divorce par consentement, par exemple. Les ministères de la Condition féminine naissent alors, y compris au Québec. La troisième vague, en développement depuis au moins deux décennies, se veut plus ouverte à la diversité des expériences des femmes et aux diverses formes d’oppression.

« Les études féministes se sont toujours développées en liant l’action politique et la réflexion, dit la professeure de science politique Pascale Dufour, de l’UdeM. Pour une raison très simple : les femmes n’étaient pas dans les universités. Comme elles étaient à l’extérieur du système politique. La lutte sociale a donc amené les perspectives théoriques à l’intérieur des institutions. »

Pour elle, il n’y a pas un, mais des féminismes. « Il faut tout mettre au pluriel. Les théories féministes débattent entre elles. »

Photo: Michaël Monnier Le Devoir Le féminisme se conjugue aujourd’hui au pluriel. Divers courants peuvent s’opposer sur certains principes, dont la laïcité.

Elles se rassemblent tout de même autour d’une idée, selon la professeure Dufour, qui cite sa collègue Diane Lamoureux : « Le féminisme est un projet politique d’égalité. Des féministes plus libérales peuvent miser sur l’égalité formelle, dans les lois. D’autres visent une égalité totale, dans une perspective révolutionnaire. »

Les études féministes gonflent. Mme Dufour dirige la mineure du secteur. Un programme de deuxième cycle est en préparation dans son université.

Mieux encore, le Réseau québécois en études féministes (RéQEF), soutenu par les fonds de recherche, rassemble quelque 80 professeures, des militantes et des représentantes de groupes de pression, une particularité unique au monde.

« Le féminisme est la seule idéologie qui fonctionne, dit Marc Angenot. Les autres idéologies totales sont tombées très malades depuis la chute du mur de Berlin. Il y a en fait plusieurs féminismes, et les féministes peuvent avoir des positions contradictoires, sur le port du voile par exemple. C’est riche pour le débat médiatique. »

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