Quelles idées dominent les sciences sociales?

Humanités numériques, féminismes ou études queer, quels courants dominent maintenant les sciences sociales ? La « French Theory » et la « pensée 68 » forment-elles encore le nouveau magistère intellectuel de notre début du XXIe siècle ? Les départements de sociologie, de philosophie ou de sciences politiques sont-ils immanquablement de gauche ? Petit panorama des grandes idées contemporaines.

Le spectre de Marx hante encore les facultés intellectuelles. Karl Marx est né il y a 200 ans. Son Manifeste du parti communiste a été publié il y a 170 ans. Mai 1968, c’était il y a un demi-siècle et on le sait suffisamment, presque trop maintenant. La guerre froide est bel et bien derrière nous et le rideau de fer s’est relevé.

Pourtant, selon des enquêtes réalisées depuis le début de la décennie, 60 % des professeurs des universités américaines se disent « libéraux » ou d’« extrême gauche », et 18 % des professeurs de sociologie se définissent carrément comme marxistes, marxiens ou néomarxistes, enfin, quelque chose du genre.

« Les humanités étaient autrefois le bastion du conservatisme et ce n’est plus le cas », résume le professeur de sociologie de l’Université Concordia, Jean-Philippe Warren, citant lui-même ces données en provenance d’une société pourtant réputée néoconservatrice. « Les États-Unis comptent, quoi, 0,001 % de citoyens d’extrême gauche ? Un fossé énorme se creuse entre l’enseignement supérieur et le reste de la société. »

Rien que dans le giron francophone, depuis février, il y a eu au moins six colloques internationaux sur Marx et ses héritages depuis février, bicentenaire oblige. Le plus récent, intitulé « Marx critique du capital et de la société », était organisé cette semaine à l’UQAM.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’UQAM organisait un colloque sur le marxisme à l’occasion des 200 ans de la naissance du détracteur du grand capital.

Le Québec n’est donc pas en reste. « Ici, en philosophie, jusque dans les années 1960, on étudiait le thomisme, poursuit le professeur Warren, spécialiste de l’histoire des idées et des idéologies de son coin du monde.

En littérature, on était branché sur le terroir. En histoire, c’est la doxa nationaliste qui dominait. Aujourd’hui, au contraire, dans la foulée des mutations post-68, les humanités se positionnent à l’avant-garde des idéaux, des idées et des théories les plus subversives qui existent au sein de l’université. C’est là qu’on retrouve les étudiants les plus engagés. Le Printemps érable de 2012 a été fait par les étudiants en sciences sociales. En 50 ans, on est passé d’un extrême à un autre. »

L’éclatement « post »

Pascale Dufour, professeure de science politique à l’Université de Montréal, éclaire cette grande transformation en proposant de renverser la cause et l’effet. Oui, dit-elle, les avatars de la « Pensée 68 » et de la « French Theory » dominent encore les théories sociales, mais précisément parce qu’elles ont été portées par les luttes sociopolitiques sous-jacentes.

« Ce sont les mouvements et l’action qui font avancer la théorie », dit-elle. Elle donne l’exemple du « tournant intersectionnel », cette idée des oppressions multiples et combinées qui pèsent sur les individus genrés ou racisés.

« Cette perspective vient de la pratique. Elle vient des Noires aux États-Unis qui ont dit aux Blanches qu’elles ne vivaient pas les mêmes réalités. Les théoriciennes ont ensuite pensé cette réalité. Je suis donc convaincue que les luttes sociales nous précèdent et fournissent des matériaux invisibles qui, tout d’un coup, deviennent visibles dans la théorie. »

Ce lien de la recherche-action était évident dans le forum pour « préparer la société après le capitalisme », qui a réuni 300 panélistes de 20 pays pendant quatre jours, du 17 au 20 mai, à Montréal. Les thèmes abordés concentraient aussi le postmodernisme au pur sucre, avec des sections sur le féminisme ou le mouvement LGBT.

Benoît Coutu, professeur au Département de sociologie de l’UQAM, en était, comme il participait au colloque montréalais sur Marx. Lui-même pointe vers « l’éclatement postmoderne » comme paradigme dominant actuellement dans son secteur.

« Les recherches sont très spécialisées, très ciblées, dit-il. Quand j’étudiais à la fin des années 1990, l’enseignement était donné par des profs post-68 qui avaient navigué dans le marxisme, le structuralisme, la phénoménologie ou l’existentialisme. Maintenant, la production éclatée, multidisciplinaire est beaucoup trop grande pour connaître les commentateurs des commentateurs des commentateurs. C’est exponentiel. »

Culture avant tout

En anglais, les sciences sociales et humaines sont carrément devenues des cultural studies, comme le montrent les divisions des librairies anglophones, tandis que celles en français restent assez fidèles aux vieilles compartimentations disciplinaires (« sciences politiques », « sociologie », « anthropologie », etc.).

« On voit tout sous l’angle de la culture, dit M. Coutu, titulaire d’un cours sur l’histoire des idées sociologiques. On laisse les grandes théories générales et l’idée même d’une société comme totalité. »

En même temps, lui-même demande de « faire attention aux généralités ». Il souligne qu’au Japon, des départements complets de sciences sociales ou humaines sont éliminés. Le Times Higher Education (THE), qui suit les tendances universitaires mondiales, rappelait jeudi de cette semaine une tendance à la désaffection des « humanités » depuis le début de la décennie aux États-Unis.

Les inscriptions se compriment ici aussi. L’an dernier, les études de sciences humaines au cégep ont vu les inscriptions diminuer de 3,6 %, et une dizaine de programmes ont été suspendus faute d’élèves en nombre suffisant.

« J’ai enseigné dans trois universités québécoises où elles sont mises à mal. Les départements universitaires sont dans l’opérationnalité, l’utilitaire, la recherche de terrain qui ramène des subventions. D’ailleurs, le cours d’introduction sur Marx vient d’être aboli dans mon département. »

Marc Angenot, grand spécialiste de l’histoire des idées, a vécu la transformation. Il est arrivé au Québec de sa Belgique natale après la chienlit de l’été 1968. Le professeur émérite de l’Université McGill a publié des dizaines de livres sur les pensées, les idéologies, les théories et le débat, y compris en s’intéressant à tout, mais alors tout ce qui a été publié en France un siècle après la révolution, en 1889, des cartes postales aux dictionnaires.

« Le seul avantage d’être un vieux monsieur, c’est qu’on voit les choses qui changent en un demi-siècle, dit-il. L’intellectuel à la française, depuis Zola, était un homme public. Dans la francophonie, la notoriété des grands noms de l’époque comme Sartre, Aron, Michel Foucault ou Pierre Bourdieu dépassait largement les cercles universitaires. Il n’existe plus, ni dans l’anglophonie ni dans la francophonie, d’intellectuels connus du public cultivé. C’est fini. Les sciences humaines se sont donc repliées sur leur campus. »

Les départements ont beau pencher à gauche, le professeur Angenot préfère mettre en évidence la dissociation du savant et du politique. Jusqu’à la fin du XXe siècle, beaucoup d’intellos s’assumaient aussi comme militants, dit-il, en rappelant qu’au Québec, des professeurs, suivant le vieux modèle « à la française », défendaient farouchement certaines causes publiquement, dont la nationale ou la fédérale.

« Dans la société, la droite et la gauche sont malades, le populisme inquiète et les universitaires ne peuvent plus être au service des camps idéologiques, ajoute le professeur Angenot. Leurs options politiques me semblent beaucoup moins évidentes. Les universitaires qu’on interviewe à Radio-Canada sont des experts.

Sami Aoun, de l’Université de Sherbrooke, est un expert du Moyen-Orient. Il a sûrement ses idées à lui, mais il essaie d’être sobre et objectif, et on ne l’interviewe pas à la télévision ou à la radio pour ses prises de position. »

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