Sévices sexuels: le chemin de croix de l’Église chilienne

Le pape François avait convoqué tous les évêques du Chili. Au terme de trois jours de discussions, ils lui ont présenté leur démission.
Photo: Osservatore Romano Agence France-Presse Le pape François avait convoqué tous les évêques du Chili. Au terme de trois jours de discussions, ils lui ont présenté leur démission.

Un « tremblement de terre » qui cause une « crise sans précédent » au sein de l’Église catholique : la démission de tous les évêques chiliens dans la foulée d’un scandale d’agressions sexuelles a provoqué une onde de choc au sein de l’institution vendredi. Et ce n’est pas terminé, car la balle est désormais entre les mains du pape François.

« On n’a pas d’autre exemple d’un pays qui perd tous ses évêques en même temps, disait vendredi Gilles Routhier, professeur à l’Université Laval qui s’intéresse aux questions de gouvernance de l’Église. D’une certaine façon, c’est comme si tous les membres d’un gouvernement démissionnaient : les évêques sont responsables de tous les diocèses. »

« L’impact sera important pour l’Église catholique, et pas seulement au Chili », ajoutait au Devoir en fin de journée le chercheur français François Mabille, spécialiste de la diplomatie pontificale.

Cette démission en bloc de la hiérarchie de l’Église catholique chilienne s’inscrit dans le récit tortueux d’un scandale de pédophilie qui, s’il n’est pas le premier à frapper l’Église catholique, se qualifie au titre de plus explosif.

Les 34 évêques démissionnaires avaient été convoqués au Vatican cette semaine pour y rencontrer le pape. Ce dernier leur a remis mardi une lettre confidentielle dont le contenu a néanmoins été ébruité… et dont le ton se révèle sans appel.

S’appuyant sur les conclusions d’une enquête interne, la missive de François dénonce « le douloureux et honteux constat d’agressions sexuelles sur mineurs, d’abus de pouvoir et de conscience d’une partie du clergé de l’Église » catholique au Chili.

De graves accusations ont ainsi été « qualifiées de manière très superficielle comme improbables », écrit aussi le pape en parlant de « très graves négligences pour protéger des enfants ».

Le pape notait déjà que le congédiement de certains prélats serait nécessaire, mais demeurerait « insuffisant ». Selon lui, il faut aller aux « racines » qui ont permis que des agressions soient perpétrées au sein d’une Église chilienne qu’il a qualifiée d’« élitiste » et d’« autoritaire ».

Pourtant, en janvier, ce même pape avait défendu avec force l’évêque chilien Juan Barros, soupçonné d’avoir caché les actes de pédophilie du père Fernando Karadima. Lors d’un voyage au Chili (que la presse internationale qualifie maintenant de « fiasco »), François avait déclaré qu’il n’y avait pas l’ombre d’une preuve contre l’évêque Barros, et que les accusations contre lui étaient des calomnies.

Affaibli

L’enquête de 2300 pages et 64 témoignages lui a depuis ouvert les yeux. Mais à quel coût pour son pontificat ? François Mabille, qui travaille au Groupe Sociétés Religions Laïcités du CNRS, estime que le pape sort « affaibli » de cette situation. Cinq ans après son élection, « c’est son statut de décideur et sa capacité à faire évoluer l’Église catholique qui est aujourd’hui remise en question », croit M. Mabille.

« L’Église catholique est aux prises de longue date avec les attitudes criminelles de certains de ses membres », rappelle-t-il en évoquant les exemples de Boston et de l’Irlande. « Mais dans le cas chilien, le pape a d’abord nié la situation lors de son déplacement [en janvier]. C’est en cela que la crise ouverte est grave : elle se greffe sur une prise de conscience tardive du souverain pontife, sur une erreur à la fois d’appréciation de la situation et de personnes en qui il avait confiance. »

François Mabille entrevoit de nombreux impacts à la situation. Au Chili, la population demeure majoritairement catholique, malgré une sécularisation accélérée. Mais l’institution a perdu de l’influence gagnée durant les années de la dictature Pinochet, où l’Église s’était vite rangée du côté des victimes.

« L’institution catholique chilienne est directement remise en cause dans ce qui lui restait de magistère moral, croit M. Mabille. La crise de confiance qui s’installe sera durable. »

Mais ce n’est pas uniquement un dossier chilien, rappelle le chercheur. « L’image du catholicisme à l’international est également atteinte, à la fois par la multitude des pays concernés [pas les scandales d’agressions sexuelles], par la gravité des crimes et… par les dénonciations très dures du pape. »

La solitude du décideur

Ce dernier se retrouve aujourd’hui dans une position délicate, voire « un réel embarras », pense François Mabille. « Nous avons remis nos postes entre les mains du Saint-Père afin qu’il décide librement pour chacun d’entre nous », ont écrit les démissionnaires dans une déclaration publique.

La veille, deux représentants de l’épiscopat chilien avaient lu une déclaration (« sur un ton singulièrement distant », avait remarqué l’Agence France-Presse) demandant « pardon pour la douleur causée aux victimes ».

Le pape doit maintenant décider s’il accepte l’ensemble des démissions ou s’il juge que certains évêques n’ont rien à se reprocher.

La démission collective est « d’une certaine manière logique, dans la mesure où le pape avait dénoncé “un système” plus que des individus », note M. Mabille. « En même temps, cette démission collective place le pape en porte à faux : soit il l’accepte et décapite la hiérarchie chilienne, soit il la refuse et, d’une certaine manière, se déjuge lui-même. C’est à ma connaissance une crise sans précédent. »

M. Mabille remarque également que « le pape se trouve aux prises avec la solitude du décideur alors que, depuis son élection, toute sa politique tend à mettre en place de la coopération et de la collégialité. On voit ici poindre la limite de sa gouvernance et de son style protestataire public ».

Gilles Routhier estime pour sa part que « cette décision des évêques chiliens aura l’effet d’en saisir plusieurs qui se diront “on ne peut pas rester inactifs” ».

Une victime soulagée

Avant de recevoir les évêques, le pape avait accueilli début mai au Vatican trois victimes du père Karadima — reconnu coupable en 2011 par un tribunal du Vatican d’avoir commis des actes de pédophilie dans les années 1980 et 1990.

L’un d’entre eux, Juan Carlos Cruz, a soutenu sur Twitter vendredi que « le pape a entendu ce que [les victimes] avaient demandé ». « Ceux qui ont causé une si grande douleur, parfois pire que celle de l’abus, ont tous renoncé », s’est-il réjoui.

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 19 mai 2018 05 h 57

    Un grave manque de jugement


    Tout est ici question de jugement. Dans le cas des évêques chiliens, le pape en a manifestement manqué. C'est une grosse tuile. À lui de l'assumer comme homme failible. Il peut sortir affaibli ou grandi de cette situation. À suivre.

    M.L.

    • André Joyal - Abonné 20 mai 2018 12 h 12

      Chose certaine,s'il avait le choix,le pape préfèrerait sûrement être à Entrelacs
      plutôt qu'au Vatican. Mais,c'est la volonté de Dieu vous diriez M Lebel n'est-ce pas?

  • Johanne St-Amour - Abonnée 19 mai 2018 09 h 06

    Chemin de croix?

    Le titre de l'article me laisse dubitative. Parler du chemin de croix de l'Église n'est-il pas irréfléchi? C'est comme vouloir détourner la compassion qui revient tout d'abord aux personnes qui ont été agressées: les nombreuses personnes qui ont été agressées depuis des années par des représentants de l'Église!
    Et reste à savoir si le pape acceptera ces démissions en bloc: le geste des évêques est tout de même stratégique.

  • Solange Bolduc - Abonnée 19 mai 2018 10 h 59

    Est-ce que Dieu pardonnera encore les péchés graves, extra-graves,de ces pédophiles ?

    Revenons sur terre pour penser à tous les enfants qui ont subi les sévices de religieux qu'aucune religion n'épargne !

    Qu'a fait le clergé? Pas grand chose, excepté se drapé derrière une autoritorité offensante!

    Souvenez-vous: Les Orphelins de Duplessis avaient demandé des excuses qui ne sont jamais venues! Monseigneur Turcotte fut un trop grand Seigneur pour s'y soumettre, là il aurait fait un peu de bien, au lieu de prier, et même les politiciens le défendaient, l'adulaient ...et le peu d'argent qu'ils ont reçu ne réparait pas grand chose. Admettre clairement les faits. sans tergiverser, aurait fait plus de bien! Nous aurions été épargnés de leurs regrets! Ouff!

    Bien des religieuses au courant avaient choisi le silence complice ! Cette mentalité aurait fait de notre peuple: des peureux, que les politiciens manipulent à leur tour par leurs discours lénifiants, sinon menteurs ! Ils se seraient nourris aux sources de la «manipulation raisonnante»!
    Aujourd'hui, tente de voiler la femme pour lui faire oublier que la sexualité SAINE existe, et devrait toujours se vivre dans le respect de l'enfant, l'adolescent, et l'adulte consentant! On devrait affirmer la beauté du corps. SON NATUREL, l'importance du plaisir à deux, non à sens unique : il y aurait moins de pervers!

    Le pape François a nié les faits, pour se rétracter après enquête ! Que l'Église tombe, toutes les Églises, s'il le faut, cela ne fera que nettoyer la place, retourner l'argent amassé au peuple. Soyons laïcs, mais respectueux envers les jeunes d'abord ! Les professions de foi qui rendent les jeunes esclaves d'une autorité religieuse, cela ne devraient plus jamais exister!

    Éveillons la conscience de soi, acceptons le libre arbitre , la pensée de chacun sans contrainte ! Oublions la punition, soyons éthique, ignorons ces personnages qui ont profité de leur pouvoir pour avilir les jeunes, les mettre à leur merci !

    Affirmons notre humanité, non notre esclavage à une religion !