Incursion à la prison de Percé

À l’heure où se multiplient les dénonciations, l’enjeu du traitement de la délinquance sexuelle se pose plus que jamais. Depuis huit ans, la prison de Percé est le seul milieu carcéral provincial voué au traitement des auteurs de crimes sexuels au Québec. Incursion derrière les barreaux, dans un monde singulier où s’entremêlent déni, honte, remords et recherche de soi.

« Pourquoi je me suis rendu jusque-là ? » laisse tomber Francis*, un détenu rencontré la semaine dernière à la prison provinciale de Percé. Ce père de famille de 37 ans purge une peine de 15 mois pour possession de pornographie juvénile impliquant des mineures âgées de 12 à 16 ans. Avant même de mettre le pied en prison, sa vie avait basculé après la perte de la garde de ses enfants.

A-t-il des remords ? « Des remords ? Ah oui, j’en ai ! Et c’est surtout par rapport à ma famille. Je ne comprenais pas, au début, pourquoi j’avais fait ça. » Évasif au départ, Francis lèvera lentement le voile sur le dérapage qui l’a conduit jusque derrière les barreaux.

Comme deux autres détenus rencontrés à la prison de Percé, où Le Devoir a été autorisé à faire une rare incursion en ses murs, les condamnés qui ont choisi l’avenue de la thérapie pour combattre leurs propres démons se demandent comment ils sont arrivés dans ce cul-de-sac. Et la société, elle, se demande toujours si ce type de prison unique peut rimer avec guérison, et si les auteurs de ces agressions doivent être traités différemment des autres criminels pour éviter la récidive.

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C’est le nombre de détenus que peut accueillir la prison de Percé. Leur peine varie entre 12 mois et 24 mois moins un jour. La thérapie doit être menée à bien pendant cette période.

Guérison ou prison ?

Élusif en début de conversation, Francis fera vite part de ses regrets, la gorge serrée. A-t-il l’impression d’être revenu dans le droit chemin ? Il qualifie sa thérapie de « merveilleuse et d’extrêmement difficile ». « C’est le fait de se découvrir qui est extrêmement dur et de ne pas lâcher, parce que je suis quelqu’un qui lâche facilement. D’être ici et d’accomplir quelque chose, c’est merveilleux. Depuis que je suis ici, je comprends plein de choses qui m’habitaient en fait. » Sa consommation de drogue à l’époque n’était pas étrangère aux gestes répréhensibles qu’il a commis. « Je ne consommerai plus, c’est fini… »

Le grand patron de la prison, Christian Poirier, un gaillard au regard saisissant, en a vu de toutes les couleurs dans sa longue carrière. Après avoir passé les portes blindées et descendu des escaliers étroits qui longent les murs épais de la prison, il fait entrer dans un petit local un autre détenu qui a accepté de se livrer.

Jacques*, lui, purge une peine d’un an. Le détenu s’assoit, confiant, à la gauche du grand patron. Mais derrière cette relative assurance se cache une fragilité apparente. La nature de son crime ?

« C’est de la pornographie juvénile avec du leurre informatique » sur des adolescentes âgées de 12 à 16 ans, confie l’homme de 53 ans, dont c’est le premier délit. Derrière son clavier d’ordinateur, il a trompé ses victimes, les a agressées par écrans interposés. « J’ai des remords. Au début, je croyais que ce n’était pas si grave, mais à la longue, je me suis aperçu que le crime était aussi grave qu’une agression ou autre chose. Je regrette pour les victimes. J’espère que ça n’a pas trop nui aux victimes avec qui j’ai pu converser sur l’ordinateur », dit-il avec sincérité.

Il sait qu’il devra composer pour le reste de ses jours avec cette erreur grave et avec le regard que la société portera sur lui. C’est un crime que les gens peuvent « percevoir comme quelque chose de, de… » De monstrueux ? « De monstrueux, oui c’est ça. Mais personnellement, je trouve que c’est pas si monstrueux que ça, estime-t-il, tout dépendant du délit bien entendu. Il y a des délits plus graves que d’autres. »

À sa sortie de prison, il devra se trouver un nouvel emploi « et, vu la nature du crime, ça ne sera pas évident de retourner sur le marché du travail ». Il entend poursuivre sa thérapie de façon régulière et élargir son réseau social, histoire de ne pas sombrer dans ses anciennes habitudes. Notamment pour éviter de se trouver à nouveau dans un état d’isolement, état qui a considérablement favorisé la commission de son délit.

Gilles* a hérité d’une peine de 21 mois. Cheveux grisonnants et traits tirés, il fait beaucoup plus que ses 49 ans. Au premier contact, son regard est fuyant. Ce délinquant sexuel a été reconnu coupable de production de pornographie juvénile sur des adolescentes qui avaient un lien familial avec lui. Il les filmait à leur insu lorsqu’elles étaient nues. Il a apporté une page de notes bien pleine. Êtes-vous un récidiviste ? « Non, c’est une première et une dernière fois », assure-t-il.

Après avoir traversé une période de déni, le détenu a touché terre. « Il n’en manque pas, des remords. Après mon arrestation, l’impact [du crime] était plus concentré sur moi-même. Il y avait beaucoup de déni, de minimisation, de justifications. Mais par la suite, avec des prises de conscience, j’ai réussi à voir l’impact causé aux victimes et le remords est encore plus fort dans ce temps-là. »

Entre son arrivée à Percé, il y a six mois, et sa sortie prochaine, il y a eu tout un cheminement, pense-t-il.

« Être ici, c’est un choix, une opportunité. En arrivant, je vivais beaucoup d’insécurité, de peur du jugement, on se sent un peu incertain. Il y a une période d’adaptation, on est loin de chez soi. Mais rapidement, on se sent bien encadré par les thérapeutes, en groupe ou en privé. On est aussi assigné à un agent [des services correctionnels] qui ne nous prend pas pour un numéro, qui prend le temps de nous écouter et de répondre à nos questions parce qu’il y en a, des questions, en arrivant. »

Plongé dans les thérapies de groupe et des thérapies individuelles, ce père de famille a l’impression d’avoir osé dire « les vraies choses », d’avoir enfin laissé tomber son masque. « C’est difficile au début, mais c’est beaucoup plus facile quand tout le monde participe. »

Conscient d’avoir causé du tort, il envisage maintenant son retour dans la société avec « un peu d’anxiété et de nervosité de revoir les proches, la famille ». « Mais j’ai hâte de mettre en application les choses que j’ai apprises ici qui vont me permettre de m’améliorer comme personne. »

Guérir ou prévenir ?

Pour ces détenus, obtenir un accès au traitement à la prison de Percé, où le nombre de demandes excède la capacité d’accueil, c’est souvent la seule façon de prendre à bras-le-corps leurs problèmes personnels, mais aussi d’éviter le sort parfois réservé aux délinquants sexuels dans les centres de détention ordinaires. Dans d’autres prisons, il est difficile d’avouer un tel crime « de peur de se faire attaquer », fait valoir Francis.

Dans ce milieu carcéral axé sur le traitement de la délinquance sexuelle, tous les détenus, auteurs de délits similaires, sont aux prises avec le même combat intérieur.

Francis aurait aimé avoir eu le courage de mener cette bataille avant que tout ne dérape. Il faut agir avant d’en arriver là, insiste-t-il, pressant les agresseurs potentiels de « demander de l’aide avant que ça arrive ». « Allez consulter… » Avant que ça ne dégénère ? « Oui, c’est ça, avant que ça dégénère. »

* Les prénoms sont fictifs.

La délinquance sexuelle n’a pas de classe sociale

La clientèle de la prison de Percé provient de tous les milieux et couches sociales : avocats, professeurs d’université, pilotes d’avion, commerçants, religieux, directeurs de ville ou comptables y sont passés. Les délits touchent la pédophilie, l’agression, le viol, les attouchements, le leurre et la pornographie juvénile, entre autres. Cette prison de 42 places accueille les détenus dont la peine varie entre 12 mois et 24 mois moins un jour. La thérapie doit être menée à bien pendant cette période.

Depuis 2010, des quelque 571 détenus ont défilé à la prison de Percé, 412 ont terminé le programme. Les départs sont parfois volontaires, mais peuvent aussi découler de raisons d’ordre judiciaire, d’une absence de motivation ou d’une déresponsabilisation du détenu par rapport au délit.

Ce programme singulier demeure une goutte d’eau dans le réseau carcéral. En date du 7 mai dernier, le ministère de la Sécurité publique recensait 253 personnes incarcérées dans le réseau correctionnel québécois pour des délits à caractère sexuel. « Un juge ne peut pas ordonner à un délinquant sexuel de suivre une thérapie à Percé. Il ne peut que le recommander », affirme Christian Poirier, directeur des Services correctionnels de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine au sein du ministère de la Sécurité publique. À Percé, les places sont comptées, et la demande dépasse la capacité d’accueil.

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