«On ne doit pas se tuer à gagner sa vie»

Alice Mariette Collaboration spéciale
Les taux de détresse psychologique, d’épuisement professionnel, de stress post-traumatique ou encore de suicides liés au travail sont en montée fulgurante.
Photo: iStock Les taux de détresse psychologique, d’épuisement professionnel, de stress post-traumatique ou encore de suicides liés au travail sont en montée fulgurante.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le travail est un lieu de réalisation personnelle, mais il peut également laisser des traces d’atteintes psychologiques. Dans le cadre du 86e Congrès de l’Acfas, plusieurs chercheurs vont partager leurs réflexions sur les effets de l’organisation du travail sur le sain maintien en emploi de ses acteurs.

Plus de la moitié des absences pour causes psychologiques au travail sont liées directement ou semi directement à l’emploi. Cette donnée provient de l’Enquête québécoise sur des conditions de travail, d’emploi et de santé et de sécurité du travail (EQCOTESST), menée, entre autres, par Michel Vézina, de l’Institut national de santé publique du Québec, qui sera présent au colloque 424 de l’Acfas intitulé « Enjeux humains et psychosociaux du travail ». « Longtemps, on a considéré que le problème c’était le travailleur, l’individu », rappelle Jacinthe Douesnard, professeure au Département des sciences économiques et administratives à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et responsable du Laboratoire de recherche et d’intervention sur les incidents critiques en milieu de travail, à l’origine du colloque.

Il est donc temps de regarder du côté de l’organisation du travail, puisque les taux de détresse psychologique, d’épuisement professionnel, de stress post-traumatique, ou encore de suicides liés au travail sont en montée fulgurante depuis une dizaine d’années. « Les programmes dans les organisations sont axés sur l’être humain depuis tant d’années, ce qui revient à faire porter la faute aux individus », estime la professeure. En tant que psychologue organisationnelle et enseignante dans un département d’administration, Mme Douesnard pense qu’il est nécessaire de s’adresser aux futurs gestionnaires, et non uniquement aux psychologues. « Les gestionnaires doivent prendre conscience de l’impact qu’ils peuvent avoir sur la santé des travailleurs », explique-t-elle.

Un colloque pour bien comprendre

« Le travail n’est pas neutre », lance Jacinthe Douesnard. Le colloque débutera par le lancement du livre Enjeux humains et psychosociaux du travail, publié sous sa direction aux éditions des Presses de l’Université du Québec. « Le livre est un ajout pour éclairer la problématique liée au mal-être au travail », décrit-elle. L’ouvrage propose en fait une réflexion autour de la santé psychologique en contexte professionnel, de la prévention au retour au travail. Il aborde aussi la gestion en situation d’urgence, la violence et les dysfonctions sociales ainsi que certaines réalités des femmes au travail. Ce livre constituera le fil rouge de l’événement, et presque tous les auteurs seront présents pour aborder le thème de leur chapitre respectif.

Par ailleurs, la chercheuse explique la montée de la souffrance au travail par plusieurs facteurs. Tout d’abord, le soutien social entre collègues, aujourd’hui mis à mal. En cause : le télétravail, les évaluations individualisées et annuelles, qui font que la prime dépend de sa performance au détriment de ses collègues, ou encore les horaires fractionnés. « Plus les travailleurs sont isolés, plus ils sont privés de ce soutien très naturel que sont les collègues », explique Mme Douesnard. L’absence de moment commun pour échanger ou la rotation dans les équipes de travail nuit au bien-être au travail. « Nous sommes de plus en plus isolés au travail, souvent à cause de décisions où on va faire primer la rentabilité de l’entreprise et perdre quelque chose de très humain », déplore-t-elle. Cela remet aussi en question la reconnaissance de ses pairs, pourtant très importante pour le bien-être psychologique. « Qui de mieux placé qu’un collègue pour nous féliciter ? La portée de cette reconnaissance a été mesurée dans les études, elle est immense », explique la chercheuse.

En outre, il y a exactement 40 ans, le Livre blanc sur la santé et la sécurité au travail au Québec était publié. Le colloque permettra de revenir sur le chemin parcouru depuis 1978. « Que la santé-sécurité au travail inclue la santé psychologique est déjà un grand pas, aussi grand que le premier de reconnaître la santé physique du travailleur, souligne Jacinthe Douesnard. On ne doit pas se tuer à gagner sa vie et ne pas être atteint non plus dans sa santé psychologique. »

Comportements antisociaux

Les différentes problématiques liées aux inconduites en milieu de travail seront abordées lors de la présentation « Comportements antisociaux au travail : état de la recherche et avenues de prévention », menée par François Courcy, Guillaume Daigneault, Laetitia Larouche, de l’Université de Sherbrooke, et Caroline Aubé, de HEC Montréal. « Les comportements antisociaux au travail [CAAT] regroupent tous comportements volontaires d’un membre d’une organisation qui va contrevenir aux règles en place et qui présentent une menace soit pour l’organisation, soit pour ses membres. On parle d’un ensemble assez complexe d’inconduites », explique Guillaume Daigneault, interne en psychologie organisationnelle à l’Université de Sherbrooke.

La difficulté avec ce sujet est que, souvent, dans la littérature comme dans les médias, ce sont les inconduites « plus spectaculaires » qui sont mentionnées. « Quand on entend parler de grandes fraudes dans des organisations ou de violence physique ou sexuelle, généralement il y a plus d’attention, raconte Guillaume Daigneault. Mais on se rend compte qu’il y a des inconduites que l’on détecte moins, mais qui causent beaucoup de dommages à la santé psychologique. » Il prend l’exemple de l’incivilité : simplement ignorer un collègue ou oublier de l’inviter à quelques reprises. Ces petits gestes peuvent en fait beaucoup nuire à la santé psychologique. Il mentionne aussi l’existence d’un nombre assez important de « psychopathes à cravate » : les personnes dans les milieux de travail qui vont se servir de ces conduites subtiles pour avoir un contrôle ou un pouvoir.

Puisque les travaux de recherche proviennent de disciplines différentes, les auteurs de ce chapitre ont cherché à faire un tour d’horizon. « Nous proposons un mélange des recherches afin de voir comment nous pouvons poursuivre », explique M. Daigneault.