Entre terreur et misogynie: entrevue avec la chercheuse Léa Clermont-Dion

Une femme se tient devant un lieu de recueillement spontané dressé pour les victimes de l’attaque de Toronto sur la rue Yonge.
Photo: Cole Burston La Presse canadienne Une femme se tient devant un lieu de recueillement spontané dressé pour les victimes de l’attaque de Toronto sur la rue Yonge.

Léa Clermont-Dion est candidate au doctorat en science politique à l’Université Laval. Sa thèse porte sur les discours antiféministes en ligne au Québec. Elle est également membre du chantier sur l’antiféminisme du Réseau québécois en études féministes (REQEF).

Attaque ou attaque terroriste ? Quel terme utilisez-vous pour décrire les événements tragiques et mortels de lundi à Toronto ?

Disons que ma réflexion n’est pas encore arrêtée sur cette qualification. Nous savons que l’article 83 du Code criminel définit le terrorisme comme « un acte commis au nom, exclusivement ou non, d’un but, d’un objectif ou d’une cause de nature politique, religieuse ou idéologique » en vue d’intimider la population « quant à sa sécurité, entre autres sur le plan économique, ou de contraindre une personne, un gouvernement ou une organisation nationale ou internationale à accomplir un acte ou à s’en abstenir ». Or, nous savons également que l’individu appartenait au regroupement Incel, qui tenait des propos systématiquement misogynes et antiféministes. Pour certains spécialistes, l’attaque ne correspond pas à un acte terroriste, car on ne connaît pas tous les motifs de l’individu. S’il avouait avoir agi contre un groupe en particulier, en l’occurrence les femmes, son acte pourrait être plus facilement considéré comme un acte terroriste. Alek Minassian a vertement décrié sur son mur Facebook que « la rébellion des “Incel” a commencé ». Il était probablement un être fragilisé par des problèmes de santé mentale, mais il n’en demeure pas moins qu’il adhérait à un regroupement idéologique misogyne et antiféministe. L’hypothèse de l’acte antiféministe est plausible. On réduit souvent ce genre d’action à des facteurs psychologisant ; il ne faut pas sous-estimer non plus l’idéologie politique qui motivait l’individu.

Pourquoi l’hypothèse de l’attaque misogyne à Toronto vous semble-t-elle plausible ?

Minassian a lancé un appel à la révolution Incel. Or les Incel adhèrent explicitement à une idéologie misogyne. Cette hypothèse me semble envisageable.

Qu’est-ce que le mouvement Incel des hommes et comment se distingue-t-il dans la nébuleuse idéologique masculiniste ?

En fait, l’antiféminisme s’inscrit comme un contre-mouvement qui s’oppose au mouvement féministe et tente de freiner, stopper, ralentir l’émancipation des droits des femmes. Pour certains, l’antiféminisme québécois peut porter le nom de masculinisme, qui peut se définir de façon similaire. Plus spécifiquement, le masculinisme comprend la notion de souffrance des hommes et se base sur une prétendue crise de la masculinité causée par une influence du féminisme sur la société. Le mouvement Incel s’inscrit dans un écosystème suprémaciste mâle sur le Web. Comme certains tenants du mouvement masculiniste, les Incel partagent une idéologie qui s’ancre dans une misogynie évidente. Le Southern Poverty Law Center a d’ailleurs considéré le suprémacisme mâle comme une idéologie haineuse à surveiller.

Comme les masculinistes, les Incel défendent la thèse de la mise en péril des hommes menacés par la présence des femmes dans la société. Leur logique respective repose sur une grande théorie du complot gynocrate, se construit et se façonne par l’entremise de préjugés et contribue au délitement de la cohésion sociale. Les Incel dénigrent et déshumanisent les femmes. Ils valorisent aussi les violences sexuelles et physiques faites à leur endroit.

Ce mouvement a-t-il des ramifications au Québec ? Si oui, comment se démarquent les mouvements masculinistes ici ?

À travers mes recherches, je n’ai pas observé de ramifications du mouvement Incel au Québec, même si je ne serais pas surprise d’en voir naître d’ici quelques mois. Mais disons que leur argumentaire est repris par plusieurs militants. Les regroupements masculinistes au Québec se rassemblent autour de causes communes comme le suicide, l’aliénation parentale des femmes, la cause des hommes battus, etc. De plus, d’autres tenants antiféministes se fondent davantage sur l’idée du suprémacisme mâle, qui rejoint particulièrement l’idéologie du suprémacisme blanc. On retrouve un argumentaire reposant sur des amalgames à la fois sexistes et racistes.

Quel rôle jouent les médias sociaux dans la propagation de ces idées ?

Les médias sociaux jouent un rôle très important dans la propagation de ces idées. Même si les idéologies les plus radicales se font dans des groupes privés ou sur des forums comme 4Chan, force est de constater que les idéologies se propagent plus rapidement. En effet, la nature des réseaux sociaux, leur architecture réticulaire basée sur le partage horizontal et libre des échanges entre personnes, permet de donner une voix à des propos haineux qui étaient autrefois “invisibilisés” par les médias traditionnels. La radicalisation des individus est donc facilitée par cette accessibilité à des contenus haineux.

Comment est-ce possible de lutter contre ces mouvements ?

La justice est nécessaire pour contrer ce genre de mouvements, surtout lorsqu’il y a propagation de discours haineux. Par contre, il faut renforcer l’efficacité des dispositifs pour lutter contre la haine misogyne, raciste, homophobe, transphobe sur Internet. Il y a évidemment des défis à cet ajustement du droit, notamment l’ubiquité du Web par rapport à la territorialité juridique. La dimension internationale d’Internet complexifie la donne. L’immédiateté du Web est telle que l’ordre juridique a du mal à s’y adapter. Il est complexe d’interpréter juridiquement un message d’un individu. L’anonymat pose également problème.

Il faut aussi miser sur l’éducation à la citoyenneté numérique, mais aussi sur la sensibilisation plus générale aux systèmes d’oppression, aux inégalités de genre. Ces notions devraient être intégrées dans le cursus scolaire dès le primaire.

L’attaque survient au moment où le mouvement #MeToo revendique sa première condamnation dans le secteur culturel, avec la reconnaissance de culpabilité de Bill Cosby. Il y a donc en même temps des avancées et des reculs dans la lutte contre les violences faites aux femmes ?

Le mouvement antiféministe s’inscrit dans une logique réactionnaire face aux avancées des mouvements pour les droits des femmes. Dans ce contexte, je ne suis pas étonnée d’assister à un ressac antiféministe et misogyne.