Production laitière - Une décision de l'OMC en 2002 a mis à mal la première industrie agricole québécoise

En décembre 2002, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) obligeait le Canada à réduire de moitié son exportation laitière, affirmant que les producteurs canadiens sont subventionnés par le gouvernement.
Photo: En décembre 2002, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) obligeait le Canada à réduire de moitié son exportation laitière, affirmant que les producteurs canadiens sont subventionnés par le gouvernement.

L'industrie laitière du Québec est la première industrie agricole en importance dans la Belle Province depuis de nombreuses années. En 2003, la production des 8000 fermes laitières du Québec s'est élevée à près de trois milliards de litres, générant près de 1,8 milliard de dollars, soit 30 % des recettes agricoles québécoises. Si l'on ajoute à ce montant l'argent provenant des transformateurs laitiers, on obtient 2,7 milliards de dollars par an. Portrait d'une industrie.

La production québécoise de lait représente à l'échelle canadienne 37 % de la production laitière totale. Une étude menée vers la fin des années 1990 par le Groupe de recherche en économie et politique agricoles (GREPA) de l'Université Laval montre que plus de 60 000 personnes au Québec tirent leurs revenus directement ou indirectement de la production laitière. De ce nombre, environ 50 % sont des salariés et travaillent soit sur les fermes, soit dans les entreprises de transformation ou de distribution ainsi que chez différents fournisseurs. Les autres 50 % sont constitués de propriétaires exploitant les fermes et de la main-d'oeuvre familiale.

Afin de s'assurer que la production de lait canadienne répond à la demande des consommateurs, la Commission canadienne du lait évalue régulièrement les besoins de la population. Elle octroie par la suite des quotas de production aux différentes provinces. Au Québec, la distribution des quotas aux fermes laitières est gérée par une agence centrale, soit la Fédération des producteurs laitiers du Québec (FPLQ). La FPLQ représente également les 8000 producteurs laitiers du Québec et négocie pour eux les conventions de vente du lait avec les transformateurs.

Trois grandes entreprises transforment plus de 80 % du lait au Québec, soit Agropur, Saputo et Parmalat. Saputo et Parmalat, ainsi que plusieurs autres industries privées du Québec, dont Nestlé, sont représentées par le Conseil de l'industrie laitière du Québec inc., qui négocie les conventions d'achat avec la FPLQ.

Des litres en trop par millions

En décembre 2003, les producteurs de lait du Québec ont menacé de jeter cinq millions de litres aux égouts puisque les transformateurs ne voulaient pas l'acheter. La population avait fortement réagi à cette annonce et les médias en avaient largement parlé. Pourtant, le Québec produit chaque année près de trois milliards de litres de lait, soit environ 7,5 millions de litres par jour. Les producteurs menaçaient donc d'éliminer un peu moins que la production d'une seule journée!

Si les gens ont été si prompts à réagir, c'est davantage pour une question de principe que pour une affaire de quantité. La controverse s'est finalement réglée lorsque la coopérative Agropur a accepté de transformer le lait, qui par la suite a été donné aux démunis.

Ce n'est pas la première fois qu'une telle situation se produit au Québec, surtout pendant la période des Fêtes. À cette époque de l'année, les transformateurs réduisent leur volume de transformation en raison des congés des Fêtes. Normalement, les surplus générés par les producteurs sont cependant facilement absorbés par les transformateurs, qui les exportent à l'étranger ou dans les autres provinces canadiennes. Mais cette année, en raison de la récente décision de l'OMC et de l'accumulation de surplus de lait dans les autres provinces, les transformateurs n'étaient pas en mesure d'acheter ces surplus.

Diminution des exportations

En décembre 2002, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) obligeait le Canada à réduire de moitié son exportation laitière, affirmant que les producteurs canadiens sont subventionnés par le gouvernement. Cette décision de l'OMC faisait suite à une guerre commerciale entre le Canada, les États-Unis et la Nouvelle-Zélande qui dure depuis 1999.

«Auparavant, le Canada faisait du dumping sur les marchés étrangers. Le lait était vendu à des prix d'écoulement, explique le président du Conseil de l'industrie laitière du Québec, Pierre M. Nadeau. Aujourd'hui, il n'est plus possible de faire ça, à cause de la décision prise par l'OMC en 2002.» La décision de l'OMC a eu des répercussions importantes sur les transformateurs québécois. Plusieurs d'entre eux ont été obligés de faire des mises à pied ou de fermer des usines, en raison de la baisse des exportations.

«Cette décision fait également en sorte qu'il est devenu un peu plus difficile de s'adapter au marché québécois et canadien qui fluctue. C'est plus difficile de freiner ou d'accélérer la production», ajoute M. Nadeau. En effet, les vaches ne sont pas des machines, et la production ne peut pas s'arrêter ou s'augmenter du jour au lendemain. À titre d'exemple, il faut attendre un an avant qu'une vache accouche et puisse commencer à produire du lait.

«Dans la mesure du possible, les industriels ont toujours essayé de dépanner la Fédération, en achetant les surplus de lait pour faire plus de fromage ou en augmentant les exportations. Mais si la production demeure trop élevée pendant trop longtemps, ce sont les industriels qui vont devoir se débarrasser des fromages, ce qui n'est pas avantageux pour eux.» Les produits laitiers ne peuvent pas être conservés longtemps et les industriels doivent effectivement limiter leurs stocks.

Le Conseil et la Fédération sont présentement en négociation pour renouveler les conventions d'achat et de vente des produits laitiers. «Le défi consiste maintenant à bien mesurer les besoins des Canadiens», estime M. Nadeau, vu qu'il n'est plus possible d'exporter les surplus à l'étranger comme auparavant.

Mais alors que les producteurs et les transformateurs essayent de s'entendre pour ajuster l'offre et la demande, une nouvelle menace plane sur l'industrie laitière du Québec: les accords de libre-échange. Le responsable des communications pour la FPLQ, Frederick Krikorian, suit de près les négociations en cours à l'OMC en ce qui a trait au libre-échange dans le secteur agricole. À l'heure actuelle, les frontières du Canada sont pratiquement fermées aux produits laitiers étrangers, qui occupent seulement 5 % du marché.

«C'est évident que, si les frontières étaient ouvertes et qu'il fallait concurrencer avec les producteurs de lait des États-Unis et de l'Europe, qui sont fortement subventionnés, ce serait un coup dur pour la production laitière québécoise, affirme M. Krikorian. Nous suivons de jour en jour l'évolution des négociations.»