Oméga-3 - Frénésie dans le secteur des gélules de compléments alimentaires

Comme tous les acides gras dits essentiels, les oméga-3 ne sont pas synthétisés par l’organisme. On les trouve dans les aliments, particulièrement dans les poissons gras: maquereau, saumon, hareng, sardine, etc.
Photo: Agence Reuters Comme tous les acides gras dits essentiels, les oméga-3 ne sont pas synthétisés par l’organisme. On les trouve dans les aliments, particulièrement dans les poissons gras: maquereau, saumon, hareng, sardine, etc.

Impossible d'échapper aux oméga-3. Estampillés traitement miracle contre la dépression, ils ont envahi les rayons des pharmacies sous forme de compléments alimentaires. Mais leur efficacité dans le traitement de cette pathologie est controversée.

«Depuis qu'un psychiatre français a écrit que les oméga-3 guérissent de la dépression, nous croulons sous la demande», dit Gilles Gaucher, responsable de la communication chez Gryd, une société dont le produit phare renferme l'élément tant recherché. Et de fait, c'est une véritable frénésie acheteuse qu'a engendrée la sortie du livre du Dr David Servan-Schreiber, Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse (aux Éditions Robert Laffont). Tiré à 65 000 exemplaires au Québec (quand la barre du «meilleur vendeur» est fixée à 3000), l'ouvrage vante les qualités des oméga-3 en des termes dithyrambiques. On peut y lire que ces acides gras essentiels auraient des effets bénéfiques dans le traitement et la prévention de certaines pathologies, notamment de la dépression.

Ces gras essentiels

Comme tous les acides gras dits essentiels, les oméga-3 ne sont pas synthétisés par l'organisme. On les trouve dans les aliments, particulièrement dans les poissons gras: maquereau, saumon, hareng, sardine, etc. Or, le régime des sociétés occidentales contient peu de ce précieux lipide, mais beaucoup d'oméga-6, un autre acide gras essentiel qui n'offre pas les mêmes bénéfices. Ce déséquilibre expliquerait «peut-être la vitesse avec laquelle la dépression semble se répandre en Occident depuis 50 ans», affirme le Dr Servan-Schreiber.

Au Canada, où deux tiers des consommateurs affirment qu'eux-mêmes ou un membre de leur famille choisissent au moins un aliment ou un constituant nutritif en fonction des avantages pour leur santé (selon une étude de l'Institut national de la nutrition réalisée en 2002), l'information a obtenu un certain écho. D'autant plus qu'un Canadien sur cinq souffrira de dépression une fois dans sa vie et que 5 % de la population en est actuellement affectée. Comme beaucoup de fabricants de compléments alimentaires, la petite société montréalaise Gryd s'est donc adaptée, mettant bien en évidence sur les étiquettes de son produit la présence d'oméga-3. «C'est devenu un argument de vente quasi obligatoire», reconnaît Gilles Gaucher.

Le Dr Servan-Schreiber, quant à lui, s'en félicite. En plus de sa profession de psychiatre et de sa carrière de chercheur en neurosciences cognitives, il est actionnaire — minoritaire — et directeur scientifique d'Isodis Natura, une société qui commercialise des oméga-3.

Pourtant, les études actuelles ne sont pas aussi catégoriques que le Dr Servan-Schreiber sur la question du traitement de la dépression. Elles sont encore controversées.

Le cas inuit

En fait, les médecins connaissent les oméga-3 depuis la fin des années 1970. À l'origine, ils s'y sont intéressés dans le cadre de la prévention des maladies cardiovasculaires. Chez certaines populations inuites du Groenland, on avait constaté qu'en dépit d'un régime alimentaire très gras, la fréquence de ces maladies était étonnamment faible. Leur alimentation riche en huile de poisson, à forte teneur en oméga-3, a été déterminée comme étant l'explication de ce phénomène.

«Ses effets protecteurs du système cardiovasculaire ont été démontrés», affirme le Dr Ernesto Schiffrin, directeur d'unité à l'Institut de recherches cliniques de Montréal et spécialiste de l'hypertension. Toutefois, il n'est pas certain que l'acide gras oméga-3 agisse seul. L'effet bénéfique pourrait découler de son association avec d'autres éléments contenus dans la chair du poisson. «L'évidence la plus solide, affirme le Dr Schiffrin, c'est qu'il faut manger des poissons gras.» Ainsi, la Société canadienne d'hypertension conseille-t-elle de consommer du poisson deux fois par semaine sans recourir à l'usage de compléments alimentaires. La prudence de ces recommandations prend en compte un effet indésirable des oméga-3. Anti-agrégeants plaquettaires (anticoagulants), ils peuvent, pris en excès, engendrer des risques hémorragiques, tout comme l'aspirine.

Alzheimer et dépression

Les neurologues s'intéressent également aux oméga-3. D'abord parce qu'ils sont des composants essentiels des membranes neuronales et qu'ils joueraient un rôle important dans le développement cérébral durant la croissance. Mais aussi parce que «des études récentes leur attribuent une certaine efficacité dans la prévention de la maladie d'Alzheimer», dit Marylin Manceau, nutritionniste au Centre de référence sur la nutrition humaine Extenso.

Concernant la dépression, aucune conclusion définitive n'a été arrêtée à ce jour. Il existe peu de données cliniques fiables sur la question. Une importante étude publiée dans la prestigieuse revue médicale Lancet montre l'absence de corrélation entre cette affection et la consommation de poisson dans le monde. Mais au contraire, d'autres travaux réalisés en Nouvelle-Zélande parlent d'une baisse des risques de dépression et d'idées suicidaires chez les personnes qui en mangent beaucoup...

Un gramme au quotidien

Ponctuellement, quelques recherches effectuées avec des gélules d'huile de poisson semblent encourageantes. Elles fixent à un gramme par jour la dose nécessaire d'acide eicosapentanoïque (AEP), un acide gras oméga-3 secondaire. Mais ces recherches portent sur un faible nombre de patients. «C'est un traitement prometteur, mais non établi», résume le Dr François Lespérance, professeur agrégé du département de psychiatrie de l'Université de Montréal et praticien reconnu.

Le professeur Lespérance réalise actuellement une recherche qui, à terme, inclura 300 à 400 patients et permettra peut-être de mieux comprendre le rôle des oméga-3 dans le traitement de la dépression sévère. Pour sa part, il n'est pas opposé à l'usage de compléments alimentaires, mais il faut rester prudent. «La dépression est une condition chronique difficile à traiter et il n'existe pas de produit miracle. S'il est toujours bon de se prendre en charge, les compléments ne constituent pas une solution de remplacement aux traitements classiques», dit-il.

Quels que soient les résultats des études à venir, mieux vaut, dans la mesure du possible, rééquilibrer son alimentation en mangeant du poisson. «Ainsi bénéficie-t-on, en plus des oméga-3, d'autres éléments cardioprotecteurs: antioxydants, protéines et sélénium, précise la nutritionniste Marylin Manceau. Et on limite de la sorte les apports en viande, riche en acides gras saturés, ce qui ne se fait pas toujours lorsqu'on utilise des suppléments.»