Demandeurs d’asile: les douaniers appréhendent le pire à Lacolle

Les installations temporaires pour accueillir les migrants irréguliers se remplissent un peu plus chaque jour.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les installations temporaires pour accueillir les migrants irréguliers se remplissent un peu plus chaque jour.

Les agents des services frontaliers et d’immigration nagent en plein mystère alors que les installations temporaires du poste de Saint-Bernard-de-Lacolle s’emplissent depuis l’entrée en vigueur des nouvelles « balises » fixées par le gouvernement québécois.

Le taux d’occupation des centres d’hébergement temporaire situés au Québec est, lui, passé de 69 % à 74 % depuis le début de la semaine, selon les dernières données colligées par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. Du coup, 475 des 1575 places réservées aux demandeurs d’asile étaient inoccupées jeudi.

Le gouvernement fédéral prendra en charge tout migrant irrégulier qui franchira la frontière canado-américaine au Québec dès que toutes les 1575 places seront occupées, a averti le ministre québécois de l’Immigration, David Heurtel, à plusieurs reprises depuis le lundi 16 avril dernier.

« Ce n’est pas organisé pour que ça perdure. Est-ce qu’il y a un plan B ? C ? D ? » demande le président national du syndicat des douanes et de l’immigration (SDI), Jean-Pierre Fortin, dans un entretien avec Le Devoir jeudi. « Augmenter l’hébergement à la frontière ? Ramener les tentes pour la saison estivale ? Faire dormir sur le gazon et dans les stationnements ? » poursuit-il.

À ses yeux, de « nouvelles directives » ainsi que des ressources supplémentaires de la part d’Ottawa sont nécessaires afin de préserver à la fois la « sécurité » tout au long de la frontière ainsi que l’« intégrité de notre régime d’immigration ».

De 175 à 200 demandeurs d’asile — la vaste majorité d’origine nigériane — franchissent quotidiennement le chemin Roxham, en Montérégie, de façon irrégulière. Mais seulement 100 d’entre eux peuvent monter à bord d’un autobus vers la métropole québécoise depuis le début de la semaine, indique M. Fortin. Les autres doivent patienter dans les installations temporaires, d’une capacité de 200 migrants irréguliers, aménagées sur le site du poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle. « Il y en a cette semaine qui ont commencé à coucher sur place en raison des quotas. On ne peut pas en envoyer plus que 100 par jour à Montréal. […] Présentement, il y a des roulottes chauffées, quelques douches… Il y a une capacité de 200 personnes sur place. Imaginez-vous combien de temps ça va prendre pour saturer ! » lance le dirigeant du SDI au téléphone. « Je ne sais pas où ils vont les mettre. »

M. Fortin prévoit une saison estivale « infernale » au poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle. Dès la fin des classes, des milliers de ressortissants salvadoriens établis aux États-Unis afflueront au Canada en prévision de l’abolition du programme de protection temporaire (TPS), prévue le 9 septembre 2019, estime-t-il. « Ils n’attendront pas 2019. »

Même s’il n’en est qu’« aux premières étapes de l’élaboration de [son] plan de “triage” » qui permettrait aux migrants irréguliers d’être transportés directement en Ontario après être passés par le chemin Roxham, le ministre fédéral de l’Immigration, Ahmed Hussen, assurait les médias jeudi qu’il n’y aura pas de débordement à Lacolle. « Cela n’arrivera pas parce que nous avons la capacité de traiter beaucoup plus de demandes à Lacolle qu’auparavant », a-t-il déclaré.

Pourquoi pas un nain de jardin ?

D’autre part, le président du SDI, Jean-Pierre Fortin, « ne pense pas » que l’érection d’une clôture pour bloquer le chemin Roxham « réglerait le problème » de migrants qui pénètrent de manière irrégulière sur le territoire canadien en vue d’y soumettre une demande d’asile. Qui plus est, la concentration de demandeurs d’asile au passage Roxham « accommode un peu tout le monde » à l’heure actuelle, convient-il. L’obstruction de la voie de passage entraînerait « énormément de difficultés » pour les autorités canadiennes en plus de mettre les migrants — adultes et enfants — dans une situation « extrêmement dangereuse », selon lui.

À l’Assemblée nationale, la Coalition avenir Québec et Québec solidaire ont tourné en ridicule la proposition du chef du PQ, Jean-François Lisée, d’ériger une « clôture », une « petite clôture », un « panneau » ou encore une « haie de cèdres » afin de barrer le chemin Roxham advenant la suspension de l’Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs.

Pourquoi ne pas dépêcher un « nain de jardin » pour forcer les migrants à franchir la frontière internationale au poste de Lacolle ? a ironisé le député caquiste Jean-François Roberge, jeudi. « La solution n’est pas un mur physique […] On doit informer les gens avant qu’ils se rendent ici » que bon nombre des demandes d’asile sont rejetées, a fait valoir, plus sérieusement, le député de Chambly.

L’élu solidaire Gabriel Nadeau-Dubois a qualifié jeudi de « dérangeants » les propos tenus la veille par M. Lisée. En prônant l’installation d’une clôture entre les États-Unis et le Canada, M. Lisée « alimente l’idée, au Québec, selon laquelle il y aurait un envahissement », a-t-il déploré dans un impromptu de presse. « La haie de cèdres, la clôture de bois, la clôture Frost, le bonsaï. […] On ne fait pas de jokes avec ça ! On essaie de trouver des solutions sérieuses à des problèmes sérieux », a-t-il insisté.

De son côté, M. Lisée a souligné jeudi qu’une clôture ne suffirait pas pour empêcher l’entrée irrégulière de migrants par le chemin Roxham. « Il faudra une clôture, un policier, une guérite… Il faut arrêter d’avoir peur de choses aussi simples », a-t-il affirmé en marge d’une allocution au CORIM. Mais pas de mur. « Je suis contre les murs », a-t-il indiqué.