Attaque de Toronto: le besoin d’une présence réconfortante

Les Torontois ont continué de déposer des gerbes de fleurs et de se recueillir 48 heures après l’attaque meurtrière.
Photo: Lisa-marie Gervais Le Devoir Les Torontois ont continué de déposer des gerbes de fleurs et de se recueillir 48 heures après l’attaque meurtrière.

Malgré la réouverture de tous les commerces et le retour de la circulation sur la rue Yonge, l’émotion des Torontois de North York était toujours aussi vive moins de 48 heures après l’attaque meurtrière au camion-bélier. Pour panser les blessures invisibles, l’aide et le soutien psychologique s’organisent.

« Rien. Je ne sais toujours rien d’elle et sa famille non plus. » Les larmes coulent lentement des grands yeux verts de Laura Squire et tracent des sillons sur ses joues, comme les gouttes d’eau sur son parapluie. Elle demeure sans nouvelles de son amie camionneuse qui habite Toronto. « J’ai appelé le numéro de téléphone que la police donnait pour les proches des victimes, mais je n’ai pas pu avoir d’informations. J’ai aussi appelé [l’hôpital] Sunnybrook et elle n’est pas là », sanglote-t-elle. Retenue au travail jusqu’ici, la jeune femme originaire d’Oshawa s’est libérée mercredi pour venir déposer des fleurs à la mémoire des victimes, coin Yonge et Finch.

Laura n’a pas de raison particulière de croire que son amie se trouvait sur la rue Yonge au moment du drame et pourrait se réjouir qu’elle n’ait pas été admise à l’hôpital. Mais rien n’y fait. « Je suis comme engourdie, sous le choc. J’ai un rendez-vous avec mon psy cet après-midi, j’ai besoin de parler. Parce que même si mon amie n’est pas parmi les victimes, c’est tellement effrayant, ce qui arrive », dit la jeune femme se décrivant comme une hypersensible.

Photo: Chris Young La Presse canadienne Les citoyens ont bravé la pluie pour rendre hommage aux victimes.

Pour aider des gens comme Laura, les secours et le soutien psychologique se sont organisés en moins de deux après l’attaque à la fourgonnette blanche. « Beaucoup de gens ont l’impression de perdre la raison, mais on les rassure en leur disant que c’est normal », a indiqué Bonnie McMurrich, directrice générale associée du service d’aide aux victimes de Toronto (Victim Services Toronto).

Habitué des crises, ce service a tout de suite propagé partout dans ses réseaux le numéro de sa ligne téléphonique d’urgence. Il a reçu une centaine d’appels en moins de deux jours. Des membres de la famille de témoins ou de personnes décédées. « Chaque individu réagit différemment en situation de crise. La plupart des gens sont en état de choc et il n’y a pas de grandes conversations quand ils appellent. On essaie juste d’être présent pour eux », explique Mme McMurrich.

Trois équipes de deux intervenants de VST ont également été dépêchées sur les lieux du drame à la rencontre des familles, mais l’objectif est surtout de livrer des informations très pratiques, comme où appeler pour avoir des renseignements lorsqu’on n’a pas de nouvelles d’un proche. Parfois, à chaud, il s’agit de dire aux gens comment se mettre en sécurité.

Partout, le soutien aux proches des victimes s’est rapidement organisé. Des collectes de sang ont aussi été mises sur pied, de même que des fonds pour aider les victimes, dont celui annoncé par la ville de Toronto, « Toronto Strong ». Des entreprises comme Invesco, où travaillait Anne Marie D’Amico, l’une des victimes, ont fait venir sur place des intervenants pour offrir soutien psychologique à leurs employés.

Les écoles aussi ont eu besoin d’aide, surtout celles situées près de la rue Yonge. On a d’emblée confié la tâche aux enseignants et au personnel d’en parler avec leurs étudiants. « S’ils ont besoin d’un soutien additionnel, ils peuvent avoir accès au programme d’aide aux employés », a expliqué Ryan Bird, porte-parole de la Commission scolaire du district de Toronto.

À l’école secondaire Earl Haig, située près de la rue Yonge, l’événement tragique a eu une résonance particulière. L’une des victimes confirmées, Renuka Amarasingha, venait de terminer sa première journée de travail à cette école lorsque le camionneur fou l’a fauchée. Cette mère monoparentale d’origine sri-lankaise avait aussi travaillé pour les services de nutrition dans plusieurs écoles, a confirmé la commission scolaire.

Très présents, de nombreux groupes religieux sont venus apporter leur soutien à la communauté du quartier Willowdale de North York, très multiculturel et multiconfessionnel. Des musulmans, des catholiques. Mercredi matin, une cinquantaine de Coréens d’origine, membres d’une église presbytérienne d’Etobicoke, sont venus prier sous leurs parapluies.

Des soins venus de loin

Des gens sont même venus de partout au Canada pour écouter et soutenir la communauté de North York. Donald Murray Prince est le coordonnateur de l’équipe d’intervention rapide d’une église fondée par Billy Graham, l’un des prédicateurs les plus célèbres du protestantisme évangélique. Comme il habite Waterloo en Ontario, l’ex-pasteur a été un des premiers de son groupe à arriver coin Yonge et Finch dès lundi.

« On est formé pour offrir un secours aux sinistrés dans des tragédies, mais on ne fait pas de conseil, on s’efforce plutôt d’écouter », dit-il. Comme en s’asseyant sur un banc pour parler avec une résidente du quartier qui avait vu l’horreur. « On crée un contact. On prie avec ceux qui le veulent et sinon on parle, parce que parler fait partie du processus de la guérison. »

Ses aumôniers bénévoles et lui ont même parfois été appelés à offrir du soutien ailleurs dans le monde, en Floride après les ouragans, à McMurray pendant les feux de forêt et même pendant les deux épisodes récents d’inondations au Québec.

Originaire de Montréal, Pat Miller a répondu à l’appel des Torontois de North York. Elle a l’habitude des situations traumatiques, s’étant rendue en moins de 48 heures à Bruxelles lors des deux attentats terroristes en mars 2016. « J’ai toujours travaillé dans le milieu de la santé et ça répond à mon besoin de faire plus et d’aider », dit-elle.

À un jet de pierre du fameux coin des rues Yonge et Finch, l’église Baptiste de Willowdale offre aussi un précieux soutien en ouvrant ses portes à tout le monde. Un peu de repos, un café ou un chocolat chaud et même de quoi recharger un téléphone ou réchauffer des journalistes qui ont passé la journée dehors.

Mais sa mission est surtout d’apporter un soutien à la communauté, mission qui prend tout son sens maintenant que celle-ci a été frappée en plein coeur. Mais le pasteur Bruce Jones est conscient qu’il jouera un rôle encore plus important d’ici quelques jours, lorsque la poussière retombera. « D’ici quelques jours, les caméras vont partir et les projecteurs ne seront plus sur nous, mais les blessures des gens vont demeurer, même si le monde regarde ailleurs », dit-il. « Et c’est là que le gros du travail commencera pour les églises et les autres organisations comme les nôtres, qui sont dans la communauté depuis longtemps. »