FNEEQ: le syndicalisme à l’ère numérique

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Pour éviter qu’un employeur puisse avoir accès aux courriels syndicaux écrits par ses employés, les syndicats développent de plus en plus leurs propres outils, que ce soit des adresses courriel au nom du syndicat ou des espaces collaboratifs hébergés sur les serveurs du syndicat.
Photo: Portra Getty Images Pour éviter qu’un employeur puisse avoir accès aux courriels syndicaux écrits par ses employés, les syndicats développent de plus en plus leurs propres outils, que ce soit des adresses courriel au nom du syndicat ou des espaces collaboratifs hébergés sur les serveurs du syndicat.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Jean Murdock, président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), en convient lui-même, les nouvelles technologies de l’information fournissent de nouveaux outils intéressants aux fédérations syndicales et à leurs membres. Ils contribuent à une plus grande transparence et favorisent des consultations plus larges et l’augmentation de la fréquence des échanges avec et entre les membres. Toutefois, ces outils transforment radicalement le travail des syndicats et les appellent à innover dans leurs approches.

Comme tout le monde, les syndicats ont vu les innovations technologiques faciliter l’accès aux informations en temps réel et favoriser les échanges entre ses membres, que ce soit par courriels, messageries ou par l’entremise des médias sociaux et autres forums en ligne. Pratiques, mais pas toujours simple à gérer. « Avant, quand nous obtenions un document gouvernemental, nous prenions le temps requis pour bien l’analyser, en discuter entre nous et formuler nos recommandations, illustre Jean Murdock. Maintenant, tout le monde obtient l’information en même temps, les opinions fusent en ligne à peine le document dévoilé et notre opinion est immédiatement sollicitée de toutes parts. Notre temps de réaction est beaucoup plus court. »

S’approprier les outils

Se pose aussi la question de la propriété des moyens de communication et des données qui y transitent. Plusieurs syndiqués utilisent leur adresse courriel du travail pour communiquer sur des sujets concernant le syndicat. Ils échangent aussi sur les plateformes collaboratives développées par leur employeur ou encore sur des médias sociaux tels que Facebook, Twitter ou LinkedIn. Dans ce contexte, ce sont des entreprises privées ou des employeurs qui détiennent la propriété des données issues de ces activités. Sans compter des soucis stratégiques élémentaires, tels que l’accès éventuel de l’employeur aux courriels syndicaux écrits par ses employés.

Pour répondre à ces inquiétudes, les syndicats développent de plus en plus leurs propres outils, que ce soit des adresses courriel au nom du syndicat ou des espaces collaboratifs hébergés sur les serveurs du syndicat. On retrouve notamment de plus en plus de forums de discussion fermés, réservés aux membres et accessibles avec un mot de passe. Ces plateformes tendent à remplacer les nombreux forums de discussion syndicaux, qui s’étaient multipliés sur Facebook.

« Ces espaces sont sécurisés et les données nous appartiennent, souligne Jean Murdock. Ces innovations exigent toutefois des investissements onéreux et de trouver les connaissances pour développer, implanter et gérer ces nouveaux outils. »

Les limites du virtuel

L’autre souci de Jean Murdock face à ces nouveaux modes d’échange, c’est qu’ils ne suffisent pas à remplacer les échanges en personne ni le travail exécuté, par exemple, lors d’assemblées générales. Ils peuvent aider à répondre à des questions relativement simples ou animer un débat sur un sujet, mais les rencontres « physiques » et le recours à l’expertise des conseillers syndicaux demeurent les modes d’action privilégiés. « Ce n’est pas vrai qu’un échange sur un média social remplace les réponses articulées et détaillées de conseillers syndicaux qui ont développé une expertise quant à certains sujets ou domaines des relations de travail, souligne le président. Ce n’est pas vrai non plus qu’un vote tenu en ligne équivaut à un vote tenu à visage découvert lors d’une assemblée. Les nouveaux outils de communication ne doivent pas dévaloriser les vrais espaces de discussion. »

D’autant plus qu’il n’est pas toujours si facile de savoir qui exactement intervient sur un forum en ligne ou quelle tendance politique cette personne représente. Certains sont omniprésents sur les médias sociaux, de sorte que la représentation de leurs préoccupations peut se voir décupler par rapport à leur poids réel dans la société.

Dévaloriser l’éducation

Les nouvelles technologies ne transforment pas que les syndicats, bien sûr ; leur impact se fait grandement sentir sur les milieux de travail et la société dans son ensemble. Encore ici, on sent le même souci chez le président de la FNEEQ de s’assurer que ce qui doit être vu comme un moyen ne se transforme pas en une finalité. Et surtout, que les travailleurs ne fassent pas les frais des avancées technologiques.

Le milieu de l’éducation dans lequel évolue la FNEEQ est fortement touché par l’évolution technologique. Les nouveaux outils transforment notre manière d’envisager l’enseignement. Les formations plus courtes, plus spécifiques et parfaitement en adéquation avec les besoins du marché du travail ont de plus en plus la cote, au détriment des formations plus générales et plus longues.

C’est oublier un peu vite, croit le syndicaliste, que l’éducation vise à former des citoyens, pas seulement des travailleurs. C’est aussi une perspective un peu tronquée de ce qu’exigera le marché du travail de l’avenir. À mesure que les robots se verront confier les tâches plus répétitives, les humains seront appelés à occuper les postes qui exigent du jugement, de l’évaluation, de la réflexion stratégique, etc. Or, ses capacités se développent grâce à une solide éducation générale et à l’acquisition d’une certaine culture, que n’offre pas une formation simplement destinée à occuper une fonction précise dans une entreprise.

Avenir opaque

En ce sens, Jean Murdock s’inquiète de l’opacité entourant le développement de l’eCampus Québec, la plateforme numérique nationale visant à offrir davantage de formation en ligne. Des groupes de travail d’experts ont été constitués, mais les milieux de l’enseignement universitaire ne sont pas vraiment consultés, ni sur le choix des outils ni sur leurs objectifs. « Nous entendons souvent le gouvernement parler d’économie du savoir, mais il semble qu’il soit davantage question d’économie que de savoir, déplore-t-il. Ces nouveaux outils ne doivent pas seulement viser à réduire des coûts. »

Le président de la FNEEQ est d’avis que la classe et les rapports humains et pédagogiques qui s’y établissent ont une grande valeur, que ne reproduisent pas bien les méthodes d’enseignement en ligne. « C’est ce qui fait que la société existe, rappelle-t-il. Seul devant l’écran, on est confiné à une démarche d’apprentissage individualiste, laquelle ne débouche pas sur des liens sociaux très riches. »