Le parcours des survivants de la tuerie de Québec

L'un des survivants de la tragédie, Ibrahim Bekkari Sbai, a souligné à quel point l’arrêt de travail qu’il a dû faire au lendemain de la tragédie lui a fait mal.
Photo: Francis Vachon Le Devoir L'un des survivants de la tragédie, Ibrahim Bekkari Sbai, a souligné à quel point l’arrêt de travail qu’il a dû faire au lendemain de la tragédie lui a fait mal.

Les témoins de la tuerie à la grande mosquée de Québec qui ont défilé ces derniers jours au palais de justice de Québec n’ont pas seulement parlé du drame et de leurs traumatismes. Plusieurs ont tenu à raconter au juge leur parcours d’immigration et montrer combien leur intégration au Québec était réussie.

Saïd Akjour, 45 ans, travaille comme préposé aux bénéficiaires dans un CHSLD. Le soir de la tragédie, il était venu se ressourcer à la mosquée au terme d’une dure journée. « Pour moi, le rendez-vous à la mosquée, c’est comme aller courir pour quelqu’un qui ne prie pas », a raconté cet homme qui écrit des poèmes pour surmonter sa peine.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Saïd Akjour

Originaire du Maroc, il a débarqué au Québec en 2007 avec l’objectif d’enseigner au primaire, comme dans son pays d’origine. « J’étais enseignant du primaire pendant onze ans au Maroc. […] J’ai fait tous les niveaux », a-t-il raconté. « J’avais l’intention ici d’aller dans l’éducation, mais ça n’a pas marché parce qu’il fallait retourner aux études et que ce n’était pas ma priorité. Ma priorité, c’était le travail. » Son premier emploi comme agent de sécurité lui permet de pratiquer son « français québécois », a-t-il dit. « Un soir j’allais pour remplacer mon collègue de travail à minuit. […] Pour me faire un compte-rendu, il me dit : “Y a pas un e… de chat.” Je ne comprends pas pourquoi il parle de chats », a-t-il lancé dans un rare moment amusant des témoignages.

De son emploi au CHSLD, il a dit que c’était « assez difficile ». « Mais avec le temps, j’ai réussi à créer des liens avec mes collègues et les patients qui sont très attachants. »

Après la tragédie, une collègue lui a écrit qu’« il faudrait avoir un Saïd dans chaque lieu de travail ». « Moi, j’invite les gens qui n’ont pas d’amis musulmans à s’en faire. J’espère que ça va décourager d’autres d’aller tuer », a-t-il dit aussi.

Ahmed Ech-Chahedy, 44 ans, fait quant à lui carrière dans le sport. Également originaire du Maroc, il est venu au Québec après avoir épousé une Québécoise rencontrée à Paris. Le couple a d’abord vécu à Barcelone, « mais elle m’a dit qu’elle s’ennuyait du fromage du Québec. Elle voulait absolument accoucher au Québec. » « Quand la grand-mère a entendu que j’étais “berbère”, elle a dit à ma femme : “Tu vas voir quand tu vas le marier, il va t’échanger contre un dromadaire !” »

Lui rêvait d’ouvrir sa propre école de taekwondo. Ce qu’il a fait, en plus de travailler comme éducateur sportif. « Je crée des programmes qui permettent aux jeunes de faire de l’activité physique », a-t-il raconté. « Les jeunes turbulents, on les envoie à monsieur Ahmed. J’ai changé la vie de certains enfants. »

Des « p’tites prières »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Hakim Chambaz

Plusieurs témoins entendus cette semaine sont en outre fonctionnaires. C’est le cas d’Hakim Chambaz, 55 ans, employé chez Revenu Québec. Proche d’Azzedine Soufiane, avec qui il avait fait le pèlerinage à La Mecque, Chambaz connaissait chacune des victimes de la tragédie. Il croisait souvent le professeur Belkacemi au soccer ainsi qu’Abdelkrim Hassane. Ibrahim Tannou était un « collègue de travail » et il croisait M. Thabti le samedi à l’école coranique des enfants. « Plus rien ne sera jamais pareil », a-t-il dit.

Ibrahim Bekkari Sbai, 44 ans, travaille lui aussi chez Revenu Québec. Dans un long témoignage, il a souligné à quel point il aimait son travail en informatique. Comment l’arrêt de travail qu’il a dû faire au lendemain de la tragédie lui a fait mal. « J’ai dû laisser de côté un projet d’envergure », a-t-il dit en parlant d’un projet préparé « pendant des années ». Pour faire comprendre le ressourcement que lui procurait la prière à la mosquée, il a comparé cela à la « recharge » d’un ordinateur portable.

Dans son exposé, il a tenu en outre à faire savoir que « la plupart des immigrants » sont des gens « très qualifiés venus pour enrichir le Québec » et qu’ils « contribuent à la société positivement ». Malheureusement, a-t-il dit, plusieurs « sont victimes de discrimination » et doivent mettre leurs diplômes de côté pour autre chose.

Étant donné qu’Alexandre Bissonnette a ciblé la prière des hommes à la mosquée, peu de femmes ont témoigné, outre des veuves et des orphelins. À l’exception de Selma Yahiaoui, 34 ans, seule femme à se trouver sur les lieux, dans la salle de prières des femmes à l’étage. Avec un accent québécois incontestable, elle a raconté qu’il lui restait « deux p’tites […] prières » à faire quand elle a entendu les premiers tirs.

Devant le juge, cette propriétaire d’une garderie en milieu familial qui porte le voile a souligné que sa famille était « bien intégrée » au Québec. « Mon mari travaille comme enseignant en maths et en sciences au secondaire. […] Nous avons des investissements immobiliers et dans le taxi. Nous menions notre train de vie au même titre que les familles québécoises », a-t-elle dit.

On a aussi pu entendre longuement Aymen Derbali, le « miraculé » que tout le monde croyait mort mais qui a survécu malgré les sept balles qu’il a reçues. Dans un long préambule, l’homme de 41 ans a évoqué son intérêt pour l’aide humanitaire. Comment cinq ans après son arrivée au Québec, il s’est engagé avec Oxfam comme volontaire en Amérique latine. « J’ai côtoyé des gens très forts, très démunis », a souligné l’homme qui est aujourd’hui paraplégique. « J’ai réalisé à quel point nous vivions dans l’abondance. » Et de raconter qu’à son retour au Québec, il a fondé une association caritative, « l’Association canadienne de secours aux affligés ».

« On est actifs dans la société, on travaille, on veut contribuer à bâtir ce pays », a-t-il dit plus tard. « C’est pour ça que j’ai voulu élever mes enfants dans la ville de Québec. […] Malgré tout ce qui s’est passé, j’y demeure encore. On n’avait aucun problème avec nos camarades, nos collègues, on était vraiment intégrés dans la société. […] On est encore toujours sous le choc. Il n’y avait aucun problème dans nos liens avec nos concitoyens. Je n’ai jamais pensé qu’un tel drame puisse arriver à la ville de Québec.