Attentat de Québec: «Bye bye, ma princesse»

Quelques jours après la tuerie, deux grandes cérémonies en l’honneur des six victimes ont eu lieu au Palais des congrès de Montréal, puis au Centre des congrès de Québec.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Quelques jours après la tuerie, deux grandes cérémonies en l’honneur des six victimes ont eu lieu au Palais des congrès de Montréal, puis au Centre des congrès de Québec.

Il aura fallu attendre le dernier jour des observations sur la peine d’Alexandre Bissonnette avant qu’un membre de la famille d’Azzedine Soufiane vienne témoigner. Or le courage de l’épicier qui s’est lancé sur le tueur pour l’arrêter a traversé presque tous les témoignages cette semaine.

« Mon père, c’était un homme généreux, gentil, toujours souriant. […] C’était le meilleur père, c’était le meilleur homme. Il voulait aider tout le monde, autant les Québécois non musulmans que les Québécois musulmans. […] Il voulait juste donner au suivant », a déclaré sa fille cadette de 14 ans, que la Cour interdit de nommer, la voix brisée par la peine.

Lors de la tuerie, son père a été abattu par Alexandre Bissonnette avec plusieurs balles. Sa mère étant incapable de se présenter à la barre, c’est à elle qu’on avait demandé de venir représenter la famille composée de trois enfants.

Le soir du 29 janvier 2017, le père et l’adolescente avaient entrepris une conversation profonde sur « son avenir », a raconté la jeune fille. Or le temps manquait et Azzedine Soufiane, 57 ans, a dû interrompre l’échange pour aller fermer son épicerie avant la prière du soir à la mosquée. Ses derniers mots auront été pour sa plus petite fille de 6 ans. « Bye bye, ma princesse. »

« Ça me fait de la peine à chaque fois de la voir parce qu’elle n’a pas eu tous les conseils que mon père nous a donnés et beaucoup le temps de vivre sa vie avec lui », a raconté sa grande soeur en sanglots devant le juge. Dans la salle, beaucoup de gens pleuraient. 

C’était tout pour moi, c’était mon exemple. C’était mon conseiller. 

Elle a aussi dit qu’elle comptait faire honneur à son père en réussissant à l’école et qu’elle était « fière » de ses gestes.

Des gestes héroïques dont les procureurs ont fait la démonstration en cour, à savoir qu’Azzedine Soufiane s’est littéralement lancé sur Alexandre Bissonnette à l’entrée de la mosquée pour l’empêcher de tuer.

Non seulement les vidéos des caméras de surveillance de la mosquée le montrent clairement, mais un grand nombre de témoins en ont parlé. « C’est juste une seule personne, il ne faut pas avoir peur », a dit M. Soufiane avant de foncer, selon ce qu’a raconté l’un des témoins, Merouane Rachidi, jeudi.

« La race des géants »

Même le juge François Huot l’a qualifié de « héros » jeudi en s’adressant à sa fille.

« Je n’ai pas eu le privilège de connaître ton papa, mais il est important que tu saches que ton père — il l’a prouvé par ses gestes — était un homme exceptionnel. Ton père appartenait à la race des géants. Ton père était un héros. Sois-en fière. »

La bravoure de M. Soufiane a marqué les esprits à ce point que plusieurs hommes présents lors de la tuerie ont dit au juge que la culpabilité les rongeait.

« Il y a toujours ce remords. Est-ce qu’on aurait pu aller l’aider ? Ça me ronge toujours. Est-ce qu’on n’aurait pas dû aller lui donner un coup de main ? » a lancé en larmes son ami Saïd el-Amari lors de son témoignage mardi.

M. Soufiane fait d’autant plus figure de symbole dans ce drame que beaucoup d’hommes fréquentant la mosquée le considéraient comme une référence.

« Azzedine vient souvent nous conseiller », racontait mercredi un autre témoin du drame, Ibrahim Bekkari Sbai. M. Sbai avait même apporté le CV de M. Soufiane au juge pour qu’il en prenne connaissance.

Originaire du Maroc, M. Soufiane s’était établi au Québec il y a trente ans. Connu comme épicier, il était d’abord un scientifique, a signalé l’un des témoins, qui travaillait avec lui à l’Institut national de recherche scientifique (INRS) au milieu des années 1990. « Azzedine était avant tout un chercheur avant d’avoir son épicerie », a précisé son ami Hakim Chambaz.

Depuis la tragédie, beaucoup ont raconté comment il épaulait les nouveaux immigrants qui débarquaient à Québec. En effet, il semble que peu de Maghrébins de Québec ne connaissaient pas son épicerie sur le chemin Sainte-Foy.

Or sa fille a fait savoir jeudi que sa mère avait dû la vendre. À cause de la charge de travail et de la mémoire. « Il y avait beaucoup trop de souvenirs pour notre mère dans cette épicerie. »

Trop bouleversée pour aller témoigner, la veuve avait demandé au procureur Thomas Jacques de lire à sa place une lettre à l’intention du juge.

« [C’était] bien plus qu’un mari, a-t-elle écrit. Un ami intime, ma famille, ma moitié, mon repère. Ce jour-là, moi aussi je suis morte. Seul l’amour et le sens du devoir vis-à-vis de mes enfants me permettent de tenir. »

La Couronne a conclu jeudi ses observations sur la peine. Lundi, ce sera au tour de la défense de présenter ses observations. Entre trois et cinq témoins sont attendus à la barre et les travaux pourraient s’étaler jusqu’à jeudi prochain.