Nunavik: écrire pour perpétuer la tradition orale

Markoosie Patsauq a passé sa jeunesse à vivre en nomade.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Markoosie Patsauq a passé sa jeunesse à vivre en nomade.

Markoosie Patsauq, aîné inuit de la communauté d’Inukjuak, au Nunavik, est un pionnier à bien des égards. Il a signé le premier roman inuit jamais publié au Canada. Il a aussi été le premier Inuit à obtenir son permis de pilote d’avion.

Son roman, Le harpon du chasseur, écrit en 1969, a été publié en français et en inuktitut aux Presses de l’Université du Québec en 2010. Lorsqu’il a entamé sa rédaction, Markoosie Patsauq était pilote d’avion.

« À l’époque, l’aviation, c’était très différent, raconte-t-il en entrevue, à son domicile d’Inukjuak. Il arrivait souvent que nous restions plusieurs jours coincés quelque part. Alors, j’en profitais pour écrire. »

La première version du livre a été écrite en alphabet syllabique. Elle est parue, sous forme d’épisodes, dans un magazine gouvernemental. Markoosie Patsauq l’a ensuite traduite en anglais.

Markoosie Patsauq a passé sa jeunesse à vivre en nomade, dans les igloos et sous les tentes. Il se souvient avec délice de la tradition orale que ses grands-parents racontaient le soir, surtout l’hiver. « Je ne voulais pas faire partie de la dernière génération à bénéficier de ses histoires, dit-il. Il y avait tant d’histoires à raconter. »

Markoosie Patsauq aurait voulu toutes les écrire. Il n’a eu le temps que d’en transcrire quelques-unes. L’écriture était alors un hobby, pratiqué en marge de son activité de pilote.

« Aussi, à l’époque, pour énormément de gens, c’était comme si le Nord n’existait pas. Personne ne connaissait sa réalité. Je voulais faire connaître la réalité des miens », dit-il.

Depuis, Le harpon du chasseur a été traduit en six langues. La plus récente traduction en date est en langue marathi, parlée en Inde. « On m’a invité à me rendre en Inde, mais je n’ai pas voulu. Je suis bien ici, chez moi », dit-il au sujet de son village d’Inukjuak.

Le harpon du chasseur raconte l’histoire du jeune Kamik. Lorsqu’un ours polaire enragé attaque les chiens de la communauté, un groupe de chasseurs part à la recherche de l’animal pour le tuer. Dans ce combat avec l’ours, tous les chasseurs trouvent la mort, sauf le jeune Kamik, qui se suicide par ailleurs à la fin.

« Mais, à l’époque, c’était rare que les gens se suicident, raconte Markooosie Patsauq aujourd’hui. Il n’y a aucun de mes proches qui s’est suicidé à cette époque. On entendait que c’était arrivé à des gens, mais c’était rare. »

Markoosie Patsauq fait aussi partie des 19 familles inuites qui ont été déplacées par le gouvernement fédéral, dans les années 1950, à 2000 kilomètres au nord d’Inukjuak, où ils vivaient, jusqu’à Resolute Bay, dans l’Extrême Arctique. Le gouvernement fédéral souhaitait alors y assurer une présence humaine pour établir sa souveraineté sur ce territoire. Six familles sont revenues à Inukjuak, de leur propre initiative, entre 1970 et 1986. Celle de Markoosie est également revenue. Aujourd’hui, les enfants de Markoosie vivent à différents endroits, d’Ottawa à Resolute Bay, en passant par Montréal.

Mais c’est à Inukjuak, où il est né avant la déportation, et où il a grandi jusqu’à l’âge de 12 ans, que l’écrivain aime vivre.

À 76 ans, Markoosie Patsauq continue de se rendre régulièrement à la chasse, souvent seul.

La semaine dernière, il a rapporté un caribou. « Je dois chasser pour vivre et pour manger », dit-il en entrevue. « J’aime bien chasser seul. Il y a toujours des dangers, mais il faut savoir les éviter. »

Malheureusement, Markoosie Patsauq n’écrit plus. Il a déjà publié ses mémoires, dans la revue Rencontre, et a fait paraître un second roman, Wings of Mercy, qui raconte le sauvetage d’un jeune garçon par un pilote. Le tout se déroule dans un milieu moins traditionnel que celui de son premier livre.

« L’histoire de Kamik est inscrite dans ma mémoire depuis mes jeunes années, écrit Markoosie Patsauq dans la nouvelle traduction en français parue aux Presses de l’Université du Québec. Nombreux sont les enfants et les adultes qui l’ont entendue au fil des générations. Je l’ai écrite pour qu’elle reste vivante. De vastes pans de notre histoire orale se sont perdus avec le temps, ou ne sont plus transmis par ceux et celles qui possèdent cette connaissance de notre passé. J’aimerais que l’histoire de Kamik continue d’être léguée aux générations à venir. Elle fait partie intégrante de notre histoire. Elle témoigne aussi de notre passé. C’est une histoire de mon peuple. »