La production biologique loin de la coupe aux lèvres

Jean-François Venne Collaboration spéciale
La politique bioalimentaire du gouvernement Couillard est assortie d’investissements totalisant cinq milliards de dollars sur cinq ans.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir La politique bioalimentaire du gouvernement Couillard est assortie d’investissements totalisant cinq milliards de dollars sur cinq ans.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le gouvernement Couillard lançait le 6 avril dernier sa nouvelle politique bioalimentaire. Elle se donne notamment pour cible de doubler la superficie en production biologique, d’augmenter de six milliards de dollars les exportations bioalimentaires et de bonifier le contenu québécois bio dans les produits alimentaires d’ici. La politique est assortie d’investissements totalisant cinq milliards de dollars sur cinq ans.

Quelques nuances s’imposent. S’il est question de doubler la superficie de production bio, c’est à partir des données de 2015. Cette année-là, le Québec comptait environ 49 000 hectares en régie biologique. L’année suivante, il y en avait 58 000. « En 2018, environ 70 % de cette cible devrait déjà être atteinte », précise Jérôme-Antoine Brunelle, coordonnateur au développement de l’agriculture biologique de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Cible prudente donc, laquelle assurerait au Québec de disposer d’au moins 5,25 % de ses terres agricoles en régie biologique, contre 1,7 % pour le Canada, 1 % pour les États-Unis et 5,5 % pour la France, toujours selon l’UPA.

Maîtriser l’agriculture bio

Il reste tout de même bien des défis pour les agriculteurs souhaitant passer au bio, et la nouvelle politique ne réglera pas tout. « Il faut surtout mieux soutenir les agriculteurs dans la transition vers le bio, soutient le président général de l’UPA, Marcel Groleau. Cette période dure environ trois ans. Pendant ce temps, le producteur ne peut vendre ses produits plus cher, car ils ne sont pas certifiés bio, mais ses pertes peuvent augmenter en raison de ses nouvelles pratiques. Il faut mieux partager ce risque. »

Il regrette aussi l’absence de mesures pour soutenir le développement de l’agriculture bio dans les régions. Celles-ci regorgent de terres cultivables, mais aussi de terres laissées en friche. Elles font notamment face aux coûts de transport plus élevés, ainsi qu’à un climat souvent plus rigoureux.

Mais le nerf de la guerre pourrait bien être la recherche, notamment pour soutenir la production maraîchère et fruitière bio sur de grandes surfaces. Le climat estival humide et pluvieux du Québec favorise l’apparition de champignons et d’insectes. « Les producteurs ne se lanceront pas dans le bio s’ils ne sont pas convaincus que les techniques fonctionnent assez bien pour éviter les grandes pertes », reconnaît Marcel Groleau.

Développer une variété de blé ou de soja adaptée à la régie biologique coûte cher. « Or, les producteurs sont encore trop souvent laissés à eux-mêmes », ajoute M. Brunelle. Il rappelle le rôle important que joue la Table de développement de la production biologique, que préside l’UPA en collaboration avec la Filière biologique du Québec. Elle réunit les gouvernements fédéral et provincial, des centres de recherche et les groupes de producteurs bio.

Elle étudie les enjeux des différentes productions pour trouver des solutions. « La Table a obtenu une bonification de l’assurance-récolte pour les grains depuis 2016-2017 et pour les foins à partir de cette année, afin de mieux refléter les risques de perte réels dans le bio », illustre M. Brunelle. Il ajoute que, s’il est très louable de la part du gouvernement de viser à doubler la superficie en régie bio, il faut aussi oeuvrer à rendre plus efficaces les terres déjà cultivées avec cette approche.

Producteur-payeur

Moins enthousiasmé que l’UPA par la nouvelle politique, Maxime Laplante, président de l’Union paysanne, ne manque pas d’inspiration quand vient le temps d’énumérer les défis de la production bio. Il se demande pourquoi c’est le producteur bio qui doit payer au moins 1000 $ par année pour obtenir une certification afin de se démarquer des producteurs utilisant des pesticides et des semences transgéniques. C’est sans compter les nombreux autres fardeaux financiers. Par exemple, si une batteuse a servi sur un champ non biologique avant d’arriver chez un producteur bio, ce dernier doit la faire décontaminer à ses frais. Même chose pour les camions venus chercher la récolte.

Si le voisin d’un producteur bio utilise l’herbicide Roundup, le producteur bio doit retrancher environ 10 mètres de sa propriété le long de la frontière avec ce voisin. Les produits de cette partie ne pourront être certifiés bio. « Le producteur biologique est toujours pénalisé, déplore M. Laplante. Et on se demande pourquoi les produits bio coûtent cher ! » Il souhaite ardemment que ces agriculteurs soient mieux soutenus afin de créer des conditions favorables à l’arrivée de plus de produits bio locaux.