Attentat de Québec: le projet funeste d'un jeune homme en mal de gloire

Le procès d'Alexandre Bissonnette a débuté au palais de justice de Québec le 26 mars dernier. 
Photo: Alice Chiche Agence France-Presse Le procès d'Alexandre Bissonnette a débuté au palais de justice de Québec le 26 mars dernier. 

Des preuves présentées par la Couronne dans le dossier d’Alexandre Bissonnette mardi tranchent avec l’image de fragilité et d’état de crise qui se dégageaient de l’interrogatoire et de l’appel fait au 911 présentés la semaine dernière.

Selon un rapport déposé en preuve, le meurtrier a dit à une intervenante en prison se rappeler tout ce qu’il avait fait le soir du 29 janvier, en ajoutant qu’il regrettait de ne pas avoir tué « plus de personnes ». « Ce n’est pas vrai que je ne me souviens pas. Je me souviens de tout », a-t-il déclaré lors d’un entretien en septembre avec l’intervenante en santé mentale Guylaine Cayouette.

« Il a spécifié qu’il aurait aimé avoir tué plus de personnes, tant qu’à avoir à vivre ce qu’il vit actuellement », ajoute Mme Cayouette.

Le compte rendu de cet échange a été présenté par la Couronne dans le cadre des présentations sur la peine qui ont débuté après qu’Alexandre Bissonnette eut plaidé coupable à douze chef d’accusation pour meurtres au premier degré et tentatives de meurtre.

Mme Cayouette, une intervenante en santé mentale, l’a rencontré toutes les semaines durant sa détention. Mais le 20 septembre, il s’est ouvert à elle comme il ne l’avait jamais fait auparavant et lui a parlé directement de la tuerie. Il lui a alors confié ne plus vouloir jouer un rôle et que deux psychiatres ne l’avaient pas cru quand il disait entendre des voix.

« J’aurais pu tuer n’importe qui. Je ne visais pas les musulmans. Je voulais la gloire », lui a-t-il dit. Et d’ajouter qu’il entretenait une admiration pour les tueurs en série depuis l’adolescence. « J’ai fait des recherches sur les tueurs en série, et ce sont mes idoles », a-t-il dit.

La fascination pour les tueurs et l’envie de faire un « geste d’éclat » seraient apparues alors qu’il se faisait ridiculiser étant plus jeune. L’intervenante souligne aussi que le jugement du criminel ne lui semblait pas « altéré » durant la discussion, qu’il avait un discours cohérent et une attitude « hautaine ».

Ces informations tranchent avec l’attitude affichée par le meurtrier dans l’enregistrement de son appel au 911 dans l’heure suivant la tuerie. Même chose pour son interrogatoire le lendemain, où il semble agité, confus, voire inconscient des gestes qu’il a commis. « Vous m’avez dit qu’il y avait six meurtres. Ça se peut pas », avait-il dit notamment au sergent-enquêteur Steve Girard. L’homme de 28 ans, qui prenait depuis peu un nouvel antidépresseur, avait aussi déclaré qu’il avait « comme perdu la carte ».

Recherches sur le Web

À cet égard, l’analyse de ses recherches sur le Web a révélé qu’il s’était renseigné sur ses médicaments dans le mois qui s’est écoulé avant son passage à l’acte. Il avait notamment consulté un article sur les effets du Paxil intitulé « La psychose toxique : quand les substances jouent avec la tête. » L’analyse fait également état de recherches sur les liens entre l’anxiété et les armes à feu.

Rappelons que, en décembre 2016, un médecin avait mis Alexandre Bissonnette en arrêt de travail complet pour « troubles anxieux ». Il devait reprendre le travail le lundi 30 janvier, le lendemain de la tragédie.

L’extraction des données de son ordinateur a aussi révélé qu’il avait fait un grand nombre de recherches sur les tueurs en série, les politiques de Donald Trump, l’islam, les réfugiés syriens, les armes à feu et le nazisme.

Un très grand nombre de recherches (201 en un mois) portaient spécifiquement sur Dylann Roof, le suprémaciste blanc de 21 ans qui a tué 9 Afro-Américains dans une église méthodiste de Charleston en 2015.

On a aussi trouvé des requêtes avec les mots-clé « islam » et « Hitler », une autre sur les « musulmans ayant servi dans les SS » ou les citations d’Hitler sur l’islam (en anglais à l’origine).

Le décret de Donald Trump pour empêcher l’entrée aux États-Unis aux musulmans de certains pays revient en outre régulièrement dans sa navigation Internet. On a également appris qu’il consultait presque quotidiennement le compte Twitter du président Trump ou ses interventions sur la chaîne YouTube.

Les policiers ont d’ailleurs trouvé un « très grand nombre d’images de Trump dans son ordinateur » ainsi qu’un cliché d’Alexandre Bissonnette affublé d’une casquette des partisans de Trump avec son slogan de campagne. Il était en outre un habitué des pages du média autrefois dirigé par l’ex-directeur des communications de M. Trump, le conservateur Steve Bannon — Breitbart News.

L’intérêt du meurtrier pour la politique américaine et le décret de Donald Trump se manifeste enfin dans les messages textes qu’il échangeait avec son frère et son père sur ces sujets, toujours en anglais.

L’analyse de son ordinateur montre aussi qu’il s’intéressait de façon particulière au Centre culturel islamique de Québec et, à un moindre degré, à l’Association des étudiants musulmans de l’Université Laval. Au total, les policiers ont recensé 82 vérifications préalables sur ces sujets.

On a aussi appris lundi qu’il avait fait plusieurs recherches sur deux organismes liés aux femmes à l’Université Laval. Ainsi, entre la fin décembre 2016 et le 29 janvier 2017, il a consulté « à plusieurs reprises » les comptes Facebook et les sections événements du groupe Féministes en mouvement de l’Université Laval (FEMUL) et du groupe Comité des femmes de l’Université Laval, a expliqué le procureur Thomas Jacques. Le meurtrier avait en outre fait des recherches sur l’auteur de la tuerie à l’École polytechnique, Marc Lépine.

Les observations sur la peine doivent reprendre mardi matin avec les témoignages des familles des victimes. Déjà lundi, on a pu entendre celui d’Aymen Derbali, 41 ans, qui est resté lourdement handicapé après avoir été atteint sept fois par le tueur.

Aujourd’hui, M. Derbali ne peut plus marcher et doit se déplacer en fauteuil roulant. Père de trois jeunes enfants, il a dit s’inquiéter pour son épouse, qui doit tout prendre en charge alors qu’elle a, elle-même, deux hernies discales et ne peut soulever des objets lourds.

Selon lui, on a évité « un carnage de justesse » le 29 janvier sachant qu’Alexandre Bissonnette avait un total de 108 balles. « Il était déterminé à nous tuer tous. On était vraiment exposés tous devant lui sans aucune protection. »