L’art du cirque chez les Inuits

Le village d’Inukjuak, au bord de la baie d’Hudson, au Nunavik
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Le village d’Inukjuak, au bord de la baie d’Hudson, au Nunavik

Dans la cafétéria de l’École des métiers de la communauté d’Inukjuak, au Nunavik, Naomi Sala fait une démonstration du chant de gorge inuit qu’elle a appris auprès d’une amie de sa mère, dans sa communauté de Kuujjuaq. Dans quelques minutes, elle se rendra à son cours de charpenterie menuiserie, avant de se joindre aux ateliers de cirque du programme Cirqiniq.

« Je veux devenir charpentière pour aider mon père, qui construit des maisons », dit-elle. À 19 ans, elle est également instructrice de hockey, a suivi une formation de l’armée canadienne pour devenir ranger, et pratique le cirque depuis l’âge de 11 ans.

Naomi Sala est l’un des instructeurs juniors, reconnus comme des leaders dans leur communauté, qui ont été formés depuis 15 ans par le programme de cirque Cirqiniq, de l’administration régionale Kativik, en collaboration avec le Cirque du Soleil. Ils étaient la semaine dernière à Inukjuak, au bord de la baie d’Hudson, pour assister à la formation d’autres instructeurs juniors pour Cirqiniq.

Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Naomi Sala étudie la charpenterie-menuiserie à l'école des métiers d'Inukjuak. 

Et comme tous ses pairs, Naomi semble marcher sur un fil de fer, entre culture traditionnelle et modernité. Aujourd’hui, elle est enceinte et, dans quelques semaines, elle interrompra son programme d’études pour donner naissance à son enfant. Elle n’est pas la seule dans cette situation. En 2011, le tiers des nouvelles mères avaient moins de 20 ans au Nunavik, et la moitié de la population avait moins de 23 ans.

Dans l’un des ateliers de création de Cirqiniq, au cours duquel ils sont invités à monter leur propre spectacle, les jeunes énoncent très clairement les changements vertigineux auxquels ils sont confrontés.

Sur un tableau blanc, ils inscrivent certaines réalités de leur passé récent : existence nomade liée aux migrations des animaux, partage du produit de la chasse entre les membres de la communauté, existence liée au cycle du soleil et de la lune, enfants impliqués dans la chasse, absence totale de gaspillage et repas pris sans horaire, selon l’appétit.

Aujourd’hui, écrivent-ils sur un autre panneau, il faut travailler pour gagner de l’argent, et acheter une nourriture importée coûteuse. Le peuple n’est plus nomade, les chasseurs vendent leurs prises, il y a moins de partage et les enfants ne s’impliquent plus dans la préparation des repas. À Cirqiniq, ses enjeux se traduisent dans le théâtre, l’acrobatie, la jonglerie, le mime. Sur une période de deux semaines, quatre fois par année, on y enseigne différentes disciplines de cirque. On y fait aussi la promotion de l’activité physique et de saines habitudes de vie, en plus de prévenir le décrochage scolaire et la cirminalité.

Sortir de soi

Pour Michael Nappatuq, 23 ans, qui est originaire de Puvirnituq, ces ateliers de cirque, qui sont donnés dans différentes communautés du Nunavik depuis 2009, ont été salvateurs.

« J’ai découvert le cirque à 16 ans, alors que le cirque est venu à Puvirnituq. À l’époque, je n’avais vraiment rien d’autre à faire, à part aller à l’école. J’étais un enfant très tranquille. Je passais tout mon temps dans ma chambre, à jouer en ligne pour de l’argent, raconte-t-il. Le cirque m’a beaucoup aidé à améliorer ma performance sur scène. J’ai continué. Je fais de l’équilibrisme, de la jonglerie, des performances aériennes, du trapèze. L’été dernier, j’ai commencé à essayer de nouvelles disciplines. Je faisais beaucoup d’embonpoint et j’ai perdu beaucoup de poids. »

Michael Nappatuq est présentement inscrit au programme de cuisine de Nunavimmi Pigiursavik, l’école des métiers d’Inukjuak, gérée par Kativik Ilisarniliriniq, la commission scolaire du Nunavik. « Mon professeur veut que je devienne cuisinier. On ne sait jamais. Mais je me suis inscrit pour apprendre à cuisiner pour moi-même, bien m’alimenter et préparer de la bonne nourriture. Peut-être cuisiner pour des amis », dit-il. « Mais je voulais aussi sortir de Puvirnituq. Il y avait des choses qui me stressaient dans la communauté. »

De son côté, Martin Furlotte, qui est agent de service social pour l’École des métiers d’Inukjuak, reconnaît qu’il est difficile d’assurer un suivi des étudiants après l’obtention de leur diplôme. Plusieurs vont accepter un travail le temps d’amasser l’argent nécessaire dans l’immédiat, puis vont abandonner pour faire autre chose. Il faut dire que, dans le passé, dans ce cadre de cette existence nomade toute récente, il n’était pas dans les valeurs autochtones d’économiser de l’argent ou d’accumuler des biens.

Devenir un modèle

À Puvirnituq, Michael vit chez ses grands-parents, et travaille comme « technicien du comportement », pour l’école, c’est-à-dire qu’il encadre les jeunes ayant des problèmes de comportement. Trois frères, six soeurs. « C’est difficile d’être un modèle, constate-t-il. Il faut que je fasse attention à ce que je fais. Rester positif. Les jeunes prennent exemple sur moi. Je ne fume pas, je ne prends pas de drogue, je ne bois pas beaucoup. »

À Puvirnituq, Michael Nappatuq n’a pas eu beaucoup d’occasion d’aller à la chasse en dehors des activités organisées par l’école. « Ma famille n’a pas d’argent et nous n’avons pas de véhicule », dit-il.

En fait, c’est par l’entremise de son école qu’il a eu l’occasion d’aller dormir dans un igloo pour la première fois. « J’ai adoré ça ! Je portais tous mes vêtements. Alors, quand je me suis réveillé, j’étais au chaud, mais seul mon visage était froid ! »

En tant qu’instructeur junior pour Cirqiniq, Michael a visité différentes communautés du Nunavik, à Puvirnituq, Kuujjuaq, Salluit, Kangiqsualujjuaq, Kangiqsujuaq. « C’était tellement amusant », se souvient-il.

Olympiades sur mesure

Pour Véronique Provencher, artiste clown et jongleuse qui donne des ateliers de cirque depuis 2009 avec Cirqiniq au Nunavik, les Inuits ont des aptitudes certaines pour diverses disciplines du cirque.

« Ils ont beaucoup d’humour et ont des dispositions pour le clown. Et puis, ils jouent beaucoup dehors et sont très physiques, ils sont doués pour l’acrobatie. »

Aibillie Oweetuluietuk se souvient d’avoir souvent fait des flips dehors, à Inukjuak par temps de blizzard, avant d’être recruté comme instructeur junior par Cirqiniq. « Je suis allé au camp d’été. C’est là que j’ai commencé. »

Récemment, Aibillie a commencé à s’intéresser aux olympiades inuites, où l’on pratique différentes disciplines liées aux traditions. L’une d’entre elle consiste à toucher avec un pied, ou avec deux pieds, ou dans différentes postures, une marionnette représentant un bébé phoque suspendue à une corde.

À 19 ans, le jeune homme s’apprête à quitter sa communauté pour aller étudier à l’école des médias du Collège John Abbott, à Montréal. « C’est sûr que c’est une grosse décision. Je vais être avec des nouvelles personnes, dans un nouvel environnement. »

Quand on lui demande où il aimerait faire sa vie, il répond que ça dépend de ce que la vie va lui apporter. « Mais ici, je suis un exemple. Je voudrais aider les autres à faire de la nourriture et à acheter de la nourriture », dit-il.

Notre journaliste a séjourné au Nunavik à l’invitation du Cirque du Soleil.