L’injustice apparente des subventions aux maisons d’hébergement pour hommes ou pour femmes

Suzanne vit dans le refuge du PPM au centre-ville de Montréal depuis deux mois et demi en attente d’un logement à loyer modique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Suzanne vit dans le refuge du PPM au centre-ville de Montréal depuis deux mois et demi en attente d’un logement à loyer modique.

Les deux plus grandes organisations communautaires montréalaises qui viennent en aide aux femmes sans-abri dénoncent à nouveau l’apparente iniquité dans le financement public de leurs services par rapport aux organismes venant en aide aux hommes dans la rue.

Un peu moins de 10 millions de dollars ont été annoncés en juin dernier par Québec pour soutenir les services aux sans-abri. Les maisons pour itinérants masculins reçoivent maintenant 27 $ de subvention par lit, et les maisons pour femmes 9 $, ont expliqué jeudi, en conférence de presse, les dirigeantes du Chaînon et du Pavillon Patricia Mackenzie (PPM).

L’iniquité se mesure de plusieurs manières, selon les deux dirigeantes. Ainsi, environ 9 % des budgets de fonctionnement des maisons pour itinérantes proviennent de l’État, par rapport à 50 % pour les maisons pour hommes. Le Chaînon et le PPM reçoivent même jusqu’à six fois moins en subventions que trois autres plus petits centres de secours pour les femmes.

Scène un, prise deux

Ces deux organismes ont crié à l’injustice pour les mêmes raisons en mars. Québec n’a pas bronché, ou si peu, en accordant un supplément discrétionnaire et non récurrent équivalent à 30 000 $ pour chacun.

Le Chaînon et le Pavillon affirment qu’il leur manque plus d’un million de plus par année chacun pour se retrouver à parité avec les organismes semblables – la Maison du Père ou la Mission Bon Accueil, par exemple.

« Nous ne voulons rien enlever aux maisons pour hommes. Nous voulons notre juste part », commente Marcèle Lamarche, directrice générale du Chaînon, fondé en 1932. « Le gouvernement ne nous entend pas, ne comprend pas l’urgence d’intervenir. S’il le faut, nous réunirons la voix de dix, cent, cent mille, un million de personnes. »

C’est une porte-parole de la responsable du dossier au cabinet, la ministre Lucie Charlebois, déléguée notamment à la Santé publique, qui a répondu par courriel aux questions du Devoir.

« Il est très difficile de comparer le financement accordé aux ressources d’hébergement pour hommes avec celui destiné aux ressources pour femmes puisque leur offre de services est différente de même que le volume de personnes rencontrées », écrit l’attachée de presse Alexandra Régis.

Elle ajoute que l’entrée récente du Chaînon et du PPM dans le Plan d’action interministériel en itinérance 2010-2013 explique l’écart des ressources allouées aux deux organismes. La faiblesse des subventions proviendrait des revenus totaux supérieurs à la moyenne.

La porte-parole ministérielle donne l’exemple du Chaînon avec ses revenus totaux de 4 millions en 2015-2016, alors que la moyenne des centres pour femmes s’établit à 1,6 million pour la même période.

Bref, les deux organismes plaignants semblent victimes de leur succès à recevoir des dons privés. « On arrive à ramasser 92 % de notre budget de cette manière, c’est vrai, expliquait en matinée Mme Lamarche. Mais on est obligés de se débrouiller comme ça, sinon on ferme ! »

Un cercle vicieux

Le Chaînon et le Pavillon, qui cumulent 105 années d’existence, ont accueilli 600 femmes en 2017, certaines pour une nuit, d’autres pour plusieurs mois.

« Nos services ont évolué, résume Florence Portes, directrice du PPM. Il est loin le temps des bols de soupe et du gîte. Aujourd’hui, nos organisations sont les premiers lieux d’accueil et d’intervention d’urgence. Ils sont devenus des maisons dans lesquelles nous travaillons à faire une différence. Nous accompagnons les femmes sans conditions, sans jugements pour les aider à sortir du cercle vicieux de la pauvreté. »

Suzanne — elle ne veut pas donner son nom de famille — est l’une d’entre elles. Elle vit dans le refuge du PPM au centre-ville de Montréal depuis deux mois et demi en attente d’un logement à loyer modique. Elle a vécu dans la rue quand elle était jeune adulte. Cette fois, à 55 ans, c’est l’embourgeoisement de son quartier qui a failli l’y ramener.

« Mon proprio a évincé 32 locataires d’un coup, explique la dame rencontrée jeudi soir dans la cuisine communautaire du centre d’aide. Mon crédit n’était plus bon. Personne ne pouvait m’aider. J’ai eu des idées noires. Une travailleuse sociale m’a référée ici. »

Les quatre étages et les 66 lits du complexe d’entraide sont répartis en fonction des besoins : hébergements d’urgence et de court terme au premier étage ; cas de détresse psychologique au deuxième ; accueils à moyen terme au dernier étage.

Suzanne a passé un moment au deuxième avant de monter. Elle y restera peut-être encore trois mois avant de déménager dans un logement géré par une fondation privée qui lui coûtera idéalement le quart de ses revenus d’aide sociale.

« On s’appelle “ les voisines ” entre nous. On s’entraide. Les jeunes m’aiment et viennent me parler. Je n’ai plus à m’inquiéter. On m’a aidée énormément ici. »