Images de l’attentat de Québec: une bonne décision?

Alexandre Bissonnette a plaidé coupable aux douze chefs d’accusation pesant sur lui, soit six de meurtre prémédité et six de tentative de meurtre avec une arme à feu à autorisation restreinte.
Photo: Mathieu Bélanger La Presse Canadienne Alexandre Bissonnette a plaidé coupable aux douze chefs d’accusation pesant sur lui, soit six de meurtre prémédité et six de tentative de meurtre avec une arme à feu à autorisation restreinte.

En décidant mercredi d’interdire la diffusion publique des enregistrements vidéo de l’attentat survenu il y a un peu plus d’un an à la mosquée de Québec, le juge François Huot a tranché une délicate question qui implique à la fois le droit à l’information, l’intérêt public et le souci de protéger les victimes. S’agit-il d’un jugement raisonnable ou trop sévère ? Les avis des trois experts consultés par Le Devoir divergent.

« Il importe aux yeux du tribunal d’établir une distinction très nette entre curiosité malsaine et déplacée et le droit du public à l’information », a écrit le juge pour expliquer son raisonnement.

« L’ordonnance portera peu atteinte au droit à la libre expression et à la liberté de presse », a-t-il ajouté, soutenant que « les médias pourront rapporter toute la preuve » et que « le public sera dûment informé et renseigné sur le contenu des enregistrements ».

Dans son argumentaire, le juge Huot a beaucoup insisté sur l’impact potentiel des images sur les victimes et leurs enfants.

Le cofondateur du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ), Boufeldja Benabdallah, a accueilli la décision avec soulagement, tandis que la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) s’est dite déçue.

« On continue de croire que ce n’est pas le rôle des tribunaux de décider ce que les médias devraient diffuser ou non, a affirmé au Devoir son président, Stéphane Giroux. À partir du moment où une preuve est déposée et est publique, notre position a toujours été qu’elle doit être accessible à tous. »

Éviter les dérives

Pour l’ancien directeur de l’information de Radio-Canada Alain Saulnier, qui enseigne aujourd’hui le journalisme à l’Université de Montréal, la décision rendue par le juge François Huot est la bonne.

« Le principe d’obtenir le maximum d’informations et de laisser les médias décider ensuite de ce qu’ils diffuseront et publieront est un principe réel et important, dit-il. Par contre, je ne crois pas que [les images de l’attentat] soient à ce point essentielles pour la compréhension et l’évaluation de la peine du tueur. »

À son avis, le fait de rendre publics les enregistrements vidéo aurait pu entraîner certaines dérives.

« Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce que tous les médias vont en faire. Et moi qui connais assez bien le milieu des médias, je peux vous dire que certains d’entre eux auraient eu tendance à aller plus loin que d’autres. »

« Bien sûr, on dira que cela crée un dangereux précédent. Mais voilà l’effet pervers de choisir parfois les mauvais exemples pour faire une démonstration pédagogique sur l’importance de la liberté de la presse, conclut-il en montrant du doigt le consortium des médias. Les médias se sont en quelque sorte piégés eux-mêmes. »

Pas le rôle des tribunaux

Le professeur de droit à l’Université de Montréal et spécialiste du droit des médias Pierre Trudel, qui signe également une chronique dans Le Devoir, présume que le juge a pris une décision éclairée après avoir visionné l’ensemble des enregistrements, mais il s’interroge sur l’implication des tribunaux dans ce genre de dossier.

« Est-ce que c’est le rôle des tribunaux de déterminer ce que le public a besoin de voir pour comprendre ? Je n’en suis pas convaincu », note-t-il.

« Il y a des gens qui vont dire qu’ils n’ont pas besoin de voir les images pour comprendre l’horreur qu’ont vécue les victimes, alors que d’autres peuvent estimer que c’est nécessaire de montrer ça pour nous faire voir l’ampleur de l’horreur et de la tragédie, résume-t-il. En général, dans une démocratie, on va s’abstenir de déterminer ce que le public a intérêt à voir. »

Selon M. Trudel, il faut laisser les médias faire ce tri, en acceptant que chacun d’eux s’adresse à un public particulier et peut donc avoir une vision différente de ce qu’est l’intérêt public.

Pourquoi pas un compromis ?

Le professeur au Département de communication de l’Université d'Ottawa Marc-François Bernier, qui se spécialise en éthique et déontologie du journalisme, se demande quant à lui si le juge Huot aurait pu faire preuve d’un peu plus de souplesse.

« Je ne peux pas dire que je suis surpris. Je me doutais bien que ça irait dans ce sens-là, souligne-t-il. Mais je suis un peu déçu, me disant que le tribunal aurait très bien pu choisir une solution mitoyenne. »

Il explique que le juge aurait par exemple pu s’entendre avec les avocats représentant les médias afin que certaines photos tirées des vidéos puissent être diffusées.

Selon M. Bernier, le public ne sera cependant pas moins bien informé, puisque la diffusion des enregistrements n’aurait pas permis « de mieux comprendre les choses » et que les journalistes ont obtenu la permission de décrire ce qu’ils ont vu dans la salle d’audience.

« Les médias ont peut-être perdu quelque chose, mais je ne suis pas sûr que l’intérêt public soit perdant. Parce que l’intérêt public et l’intérêt médiatique, ce n’est pas toujours convergent », glisse-t-il.

Avec Isabelle Porter