Affaire Joveneau: mise en garde de l’ONF aux cinéphiles

Le film «Le goût de la farine» de Pierre Perrault est disponible en ligne.
Photo: Capture d'écran ONF Le film «Le goût de la farine» de Pierre Perrault est disponible en ligne.

Les multiples allégations d’agressions sexuelles à l’encontre du père Alexis Joveneau ont fait leur chemin jusque dans les archives de l’Office national du film (ONF). Depuis mardi, les films qui présentent le missionnaire sont ainsi précédés d’un avertissement en ligne.

« L’ONF a appris récemment que des allégations d’agressions sexuelles et psychologiques ont été portées contre le père Alexis Joveneau et nous prenons ces allégations très au sérieux », a indiqué par courriel au Devoir Lily Robert, directrice des communications de l’ONF.

« Compte tenu des circonstances, l’ONF a fait en sorte que les auditoires qui visionnent ces films historiques soient d’entrée de jeu informés du contexte actuel, c’est-à-dire qu’ils aient en page d’accueil des renseignements factuels portant sur les récentes allégations envers le père Joveneau, en plus du synopsis de chacun de ces films. »

L’institution a pour le moment répertorié cinq films parlant du père Joveneau ou le présentant parmi les protagonistes. Deux sont disponibles en ligne, soit Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi. Les deux oeuvres sont de Pierre Perrault.

Dizaines de victimes

L’avertissement rappelle que, « depuis novembre 2017, des allégations d’agressions ont été portées contre M. Joveneau pendant les audiences de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Des enquêtes et articles journalistiques récents ont [aussi] rapporté d’autres allégations d’agressions sexuelles, d’abus physiques, psychologiques ou financiers ayant fait des dizaines de victimes », ajoute-t-on.

Le texte évoque aussi la demande d’action collective déposée la semaine dernière contre les Oblats de Marie-Immaculée. Cette action concerne les agressions qui auraient été commises sur la Basse-Côte-Nord par le père Joveneau et d’autres membres de la congrégation religieuse.

Personnage légendaire — principalement auprès des communautés innues de la Romaine et de Saint-Augustin —, le père Joveneau est décédé en 1992. Son mythe était intact jusqu’aux premiers témoignages entendus en novembre lors des audiences de l’enquête fédérale. Ceux-ci ont provoqué une onde de choc au Québec.

Puis, une série de reportages publiés dans Le Journal de Montréal en mars a renforcé la prise de conscience. Tout mis ensemble, le portrait brossé est celui d’un agresseur tout-puissant ayant sévi contre des dizaines et des dizaines de victimes. « Nous sommes évidemment anéantis par les témoignages troublants, qui nous ont bouleversés et attristés, a déclaré son ancienne congrégation il y a quelques jours. Nous saluons le courage des victimes présumées. Leurs témoignages méritent accueil, attention et toute notre compassion. »

Séparer l’oeuvre de l’homme

Le document présenté en Cour supérieure pour étayer la demande d’action collective soutient que le missionnaire « était considéré comme un “pape” qui se faisait appeler Jésus ».

C’est cet immense ascendant que Le goût de la farine met en lumière… et c’est ce qui justifie la démarche de l’ONF, croit l’éthicien René Villemure. « Ça m’apparaît mesuré dans les circonstances », dit celui qui a été membre d’un comité de réflexion formé par Québec cinéma dans la foulée des révélations concernant Claude Jutra, en 2016.

Les deux dossiers posent une question semblable, dit-il : faut-il séparer l’oeuvre de l’homme ? « Dans un cas comme le père Joveneau, si on a un film qui le glorifie pour ce qui pourrait le couler [sa relation avec les autochtones], il y a un lien explicite entre l’oeuvre et l’homme », observe M. Villemure. Conséquemment, il y a obligation de mentionner la controverse qui entoure le personnage, croit-il.

Le cas de Claude Jutra — visé 30 ans après sa mort par des allégations de pédophilie — est plus nuancé, ajoute l’éthicien. « À l’écran, on ne pouvait faire de liens explicites entre l’oeuvre » et les allégations, rappelle M. Villemure.

Par contre, il estime que l’ONF devrait aussi mettre un avertissement avant le court métrage d’animation Jutra, un portrait réalisé en 2013 par Marie-Josée Saint-Pierre. « C’est un film biographique sur Jutra, et [les allégations contre lui] font maintenant partie de sa biographie. »

À cet égard, l’ONF justifie la différence de traitement en disant que, « dans le cas du père Joveneau, il y a une action collective entamée contre les Oblats, et des témoignages incriminants ont été faits lors d’une commission d’enquête ».

Tout revoir

Yves Lever, l’homme qui a révélé les crimes allégués de Claude Jutra dans une biographie parue il y a deux ans, estime pour sa part que l’ONF a raison de situer le personnage du père Joveneau dans le débat d’aujourd’hui. « Je ne suis pas pour qu’on élimine les gens de la mémoire », dit ce spécialiste de la censure au cinéma. « Mais on peut certainement contextualiser, sans altérer l’oeuvre. »

C’est un peu le grand travail que l’ONF a amorcé récemment : un « vaste chantier de catalogage et de référencement de tous les films de la collection autochtone accessibles en ligne », indique Lily Robert. « Ces films feront également l’objet d’une contextualisation, selon les circonstances. »

3 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 4 avril 2018 07 h 15

    Curieux avertissement

    Il faut savoir gré à l'ONF de prendre ses distances avec un personnage qui, selon toute vraisemblance, est un monstre de pouvoir dans le contexte colonialiste que l'on sait.

    Mais l'ONF va-t-il accoler des avertissements de ce type à tous les films où des figurants, participants ou cinéastes ont eu soit des démêlés posthumes avec la justice ou avec l'opinion publique ? Non parce que ces cas ne sont pas médiatisés.

    L'ONF, comme plusieurs organismes publics, craint la vindicte populaire et, c'est dans l'air du temps, pratiquent une rectitude même posthume afin de montrer patte blanche. C'est devenu une technique de relations publiques que de faire étalage d'une posture morale dont on veut se parer.

    • Serge Beauchemin - Abonné 4 avril 2018 07 h 42

      L’ampleur de ce désastre chez les centaines d’autochtones justifie amplement cet avertissement.

  • Serge Lamarche - Abonné 4 avril 2018 19 h 34

    Les abus sont courants

    Malheureusement, les abus de gens de pouvoirs quels qu'ils soient ne sont pas rare. C'est quand même mieux d'avoir des abus à se plaindre que d'avoir des meurtres.
    Les avertissements sont une bonne chose. Il faudrait probablement ajouter des avertissements au sujet de tous les rois, royaux, sous-royaux, chefs, dictateurs, propriétaires, capitaines, etc. dans tous les livres d'histoire! On entend des histoires sur Mao, Ghandi, Staline. Caligula n'était peut-être pas aussi hors-norme que l'on croit.