Pourquoi les gens décident de se convertir à une religion?

« À matin, il y a eu la prière de l’aube, mais j’ai passé “tout drette”. J’ai pas entendu l’alarme de mon cellulaire. » Diane Rivard, alias Laila, se permet de rigoler en racontant les tribulations de sa nouvelle vie de musulmane. La Sherbrookoise de 62 ans s’enorgueillit d’être « le bébé » des convertis à l’islam de la mosquée A’Rahmane. « Ç’a été tout un cheminement, mais je suis fière de l’être ! »

Un cheminement inattendu pour cette femme issue d’une famille « très catho », qui avoue avoir mené « une vie rock and roll ». « Quand j’étais fille… oupelaille », lance-t-elle, évoquant ses démêlés avec l’alcool.

Aujourd’hui, elle déguste son moût de pommes avec bonheur tandis que d’autres sirotent un drink ou une liqueur. À Noël, elle a passé outre la tourtière au porc, qu’elle digère mal de toute façon.

En décembre, après avoir fait ses voeux (chahada), elle s’est mise à porter le hidjab et des chemises à manches longues pour cacher ses bras tatoués. « Je porte le foulard par choix et je n’ai pas honte », déclare-t-elle comme pour couper court à d’éventuelles questions. Mais le voile intégral… « Non.  ! »

Pourquoi ? « J’ai toujours été quelqu’un qui cherche un côté spirituel. La religion chrétienne ne m’apportait plus ça », répond Diane Rivard, qui réfléchissait à sa relation avec Dieu, à sa façon d’être en contact avec Lui. Autour d’elle, des femmes non musulmanes ni arabes lui parlaient de l’islam et lui suggéraient d’écouter des récits de converties sur YouTube.

Un jour, alors qu’elle était prise dans ses réflexions sur l’islam, elle a eu une révélation. Ça s’est passé dans son auto. Une chanson country jouait à la radio. « J’étais bien. C’est comme si ça me disait “bienvenue à la maison” en dedans de moi. J’ai pris ça comme un signe », raconte-t-elle en toute candeur mais avec lucidité.

Coeur ou raison ?

Des parcours comme celui de Diane n’étonnent pas Géraldine Mossière, professeure à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal. Il y a autant de récits qu’il y a de convertis. Mais ils partagent certaines caractéristiques, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la théorie de la faiblesse psychologique, en vogue il y a 50 ans. « Ce sont généralement des gens qui réfléchissent, qui s’interrogent et veulent faire des choix les plus éclairés possible, avance-t-elle. Souvent, une prise de conscience, un événement marquant, une épreuve comme une maladie ou un décès vont créer des questionnements. »

La conversion peut être tantôt rationnelle, tantôt mystique. Et pas besoin d’avoir déjà été croyant. « Le phénomène se calque à la société contemporaine, où les conversions sont plus personnelles, plus individuelles », soutient l’anthropologue de formation.

Dans les années 1970, on a vu émerger une fascination de l’Occident pour des cultes venus de l’Orient. Prenons le bouddhisme. Contrairement à l’islam, il incarne le prototype de la religion réflexive, dans la mesure où la méditation demeure très intérieure et personnelle. « Le bouddhisme est attrayant dans sa dimension individualiste. On en revient à la question de l’autorité, très souvent remise en cause dans nos sociétés modernes. »

Se convertir à la foi de l’autre

Julie Vézina Sabourin a grandi en Montérégie dans une famille québécoise type, catholique, mais ne célébrant que les fêtes comme Pâques et Noël. Lorsqu’elle a rencontré son futur mari il y a sept ans, elle s’est convertie au judaïsme, d’abord par amour. « J’ai décidé que ce serait plus facile pour nos enfants et notre vie de famille », a-t-elle expliqué.

Sa conversion de type « orthodoxe moderne » relève davantage de l’accommodement social que d’une réelle quête spirituelle. « Je suis entourée de Juifs depuis plusieurs années, j’aime leur mode de vie, leur côté famille, comment ils se réunissent. Pour moi, c’est beaucoup plus un mode de vie que j’adoptais », explique cette infirmière de l’Hôpital juif, qui ne se dit pas athée. « La religion juive, ça se transmet par la mère et pour mon mari, c’était important que ses enfants soient élevés dans ça. »

Si certains se convertissent pour mieux s’intégrer — pensons aux Chinois ou même à certains musulmans, Africains d’origine, qui adhèrent au christianisme une fois en Amérique —, d’autres choisissent l’islam pour se rebeller. « L’islam est vu comme la religion de l’altérité par excellence. Quand on l’adopte, on envoie le signal qu’on se dissocie de la majorité », analyse Mme Mossière. La religion de l’Autre fournit un langage pour critiquer le modèle dominant.

Au Québec, où il y a une déstructuration du modèle familial et une montée de l’individualisme, « il y a peut-être dans l’islam un aspect communautaire qui peut être attrayant », note la chercheuse, qui a réalisé une étude comparative Québec-France sur les femmes de moins de 30 ans qui se sont converties à l’islam. « Les [convertis] se posent des questions existentielles et ce sont des gens très engagés et impliqués dans des causes humanitaires ou environnementales. »

Tisser des liens

Il permet aussi de tisser des liens. Un facteur déterminant pour Diane Rivard, qui aime sa nouvelle vie sociale faite de soupers de convertis, de prières en groupe, de réunions entre femmes. « L’autre jour, à la mosquée, des soeurs [converties] s’étaient réunies et m’attendaient avec une boîte de viande halal. Elles s’étaient toutes cotisées pour m’en acheter une. J’en pleurais, raconte-t-elle, encore touchée. Moi, je n’ai pas l’argent pour me payer ça. »

Reste que, en 2018, se convertir à une religion comme l’islam demeure un acte courageux. Diane Rivard en sait quelque chose. « Je resterai toujours une Québécoise de souche, mais je suis heureuse maintenant. Et je demande à Dieu, ou Allah, de m’aider à avancer, un pas à la fois. »