Kelsang Guènyin: parcours d’une convertie au bouddhisme

« Veux-tu l’histoire ordinaire ou l’histoire, disons, la plus vraie ? » Kelsang Guènyin — elle préfère ne pas utiliser son nom de naissance — est attablée dans un petit resto végétalien de Saint-Hyacinthe devant une grande fenêtre qui l’inonde de lumière.

Son crâne est rasé, elle porte le shamtab et le donka, des vêtements traditionnels couleur bordeaux et or, et sirote un thé. Posée, elle raconte comment, il y a huit ans, elle est devenue moine bouddhiste.

Faite de hasards et d’intuition, l’histoire « ordinaire » met en scène une fonctionnaire fédérale âgée de 57 ans à l’époque, formée en psychologie et en études sur la mort, en congé de travail pour une dépression sévère. Elle venait de déménager à deux pas d’un centre bouddhiste qu’elle n’avait jamais remarqué auparavant. « Tellement de choses ont résonné en moi quand je suis rentrée là », dit celle qui a vécu dans plus d’une dizaine de villes, partout au Canada. « Tout est devenu clair. C’est tellement rare dans une vie. C’est comme si je venais de poser mes valises. »

L’histoire « plus vraie » a une couleur : le vert. Sans aucune raison apparente, Kelsang Guènyin avait développé une fascination pour cette couleur. Tous ses vêtements étaient verts, elle approchait spontanément les gens portant ce coloris et s’est prise d’amour pour un tableau abstrait dans les tons de rouge et de vert.

C’était juste avant de se retrouver face à une affiche du centre bouddhiste voisin faisant état d’une des divinités les plus populaires du bouddhisme tibétain : la Tara verte, « celle qui délivre ». Une divinité qui reviendra plusieurs fois sur son chemin, jusqu’à son ordination. « Ça venait valider ce que j’avais découvert par moi-même et ma vie spirituelle », explique-t-elle. Elle se sentait désormais guidée plutôt que d’errer « au hasard du karma ».

Dans le catholicisme, il y avait un gouffre entre la théorie et la pratique. Je ne voyais pas de lien entre les deux.

Besoin de spiritualité

Son côté spirituel, elle l’avait toujours cultivé. Même si, comme beaucoup de Québécois, elle avait abandonné la religion quelque part dans les années 1970. « Dans le catholicisme, il y avait un gouffre entre la théorie et la pratique. Je ne voyais pas de lien entre les deux », dit-elle.

Jeune collégienne, elle adorait participer aux retraites chez les Pères dominicains de Saint-Hyacinthe et avait même songé à entrer chez les soeurs cloîtrées « pour le silence ». « Mais j’ai eu peur que ce soit une fuite en avant, que ce soit une façon d’éviter les problèmes humains que je ressentais. »

Elle s’est alors mise à la recherche d’une spiritualité sans cadre. Libre. « J’ai vécu des expériences, disons… intéressantes ! » lance-t-elle en éclatant de rire. Dont un jeûne de 25 jours à l’eau. « J’avais une capacité de concentration incroyable ! Mais je me suis réencrassée avec le temps. »

Un culte moderne

Ce n’est que 40 ans plus tard qu’elle a embrassé pleinement le bouddhisme, qu’elle dit ne pas avoir vécu comme une conversion à proprement parler. « Pour moi, il n’y a pas vraiment eu de changement. »

Elle pratique un culte qu’elle qualifie de « moderne » et n’a pas l’impression d’être une étrangère, puisqu’elle est le plus souvent en compagnie d’Occidentaux de diverses communautés, appelées « sangha ». « Comme j’ai vécu dans plusieurs villes, ma sangha est multiple, ce qui est assez rare », explique-t-elle.

De toute façon, le bouddhisme n’oblige à rien, insiste-t-elle. « Quand on est bouddhiste, on n’est pas Bouddha. »

Mais le végétarisme s’est imposé pour plus de cohérence. Elle a aussi fait le voeu de ne plus boire d’alcool, ce qu’elle faisait déjà pour des raisons de santé.

Elle se rend fréquemment à l’étranger pour des retraites de méditation et prie — plutôt chante — deux-trois heures par jour, à son rythme.

« Il y a des pratiques reliées au tantra du yoga suprême qu’on fait six fois par jour, mais il n’y a rien d’obligé, insiste-t-elle. L’idée est d’en arriver à ce que le guide spirituel soit constamment dans notre coeur. »

Le regard de l’autre

L’ordination est une étape toutefois marquée de changements plus importants, soit l’esprit, l’apparence et le nom. C’est là qu’on est confronté aux regards des autres, reconnaît Kelsang Guènyin. « Souvent, je vois des réactions de personnes dans la rue. À Montréal, les gens vont me sourire, me saluer de la tête ou se joindre les mains comme s’ils se prosternaient devant Bouddha. »

Dans une petite ville comme Saint-Hyacinthe, où elle est la seule à porter l’habit des moines bouddhistes, elle voit bien qu’elle est un « personnage ». Mais elle reçoit très peu de réactions hostiles, le bouddhisme étant associé à la compassion et à la solidarité.

Kelsang Guènyin ne cache pas qu’elle a causé une certaine onde de choc dans sa famille. Certains vivent bien avec sa conversion, mais ne s’habitueront jamais au changement de nom. Et parfois, elle doit s’habiller en laïque « pour pacifier les esprits ».

En particulier celui de feu sa mère, une fervente catholique qui avait 96 ans lorsque Guènyin est devenue moine. « Elle m’a demandé si j’avais mis Dieu de côté. Elle avait lu dans un livre d’un pape que c’était bien, les autres religions, pourvu qu’on ne mette pas Dieu de côté. »

Kelsang Guènyin l’a tout de suite rassurée. « Par après, elle m’a dit qu’elle n’était pas inquiète pour moi. Ç’a été le plus beau compliment qu’elle pouvait me faire », poursuit-elle, saluant la sagesse et l’ouverture d’esprit de sa mère qui a rendu l’âme l’an dernier à l’âge de 102 ans.

D’ici à ce qu’elle atteigne cet âge vénérable, Kelsang Guènyin se prend à rêver d’une maison de retraite qui accueillerait des gens comme elle. « J’ai 65 ans, je suis végétalienne, j’ai des problèmes de santé importants. Il n’y a encore rien pour des bouddhistes comme moi, dit-elle. Je ne sais pas encore ce qu’on pourrait faire, mais je planche là-dessus… dans mon esprit. »