Entre l’arbre et l’écorce

Lucie Vachon le dit presque avec fierté : elle a eu son « baptême d’islamophobie » dans le temps de la charte des valeurs, en 2013. Elle avait répliqué sur Facebook à des propos haineux envers les musulmans et a reçu des menaces de mort. « Un homme m’a écrit qu’il voulait me buter », raconte la Sherbrookoise qui s’est convertie à l’islam à cette époque et porte le voile depuis.

Peu de temps auparavant, elle s’était fait accoster et insulter dans le stationnement d’un hôpital. « J’ai décidé de bien le prendre et je me suis souri à moi-même en me disant : “Ça y est, tu viens de casser la glace.” »

Des menaces ? « On en a tous eu », laisse tomber Jean-François Therrien, intervenant en soins spirituels qui a fait des études doctorales sur le religieux contemporain et qui est musulman depuis 20 ans.

C’est peut-être ce qui explique les réticences des associations de convertis contactées par Le Devoir. Plusieurs personnes, surtout des femmes, ont refusé toute entrevue, même sous le couvert de l’anonymat, par crainte de représailles.

Assis avec Lucie dans la salle de prière de la mosquée A’Rahmane de Sherbrooke, Jean-François évoque les vives réactions que suscite son choix de religion. Surtout chez les personnes en fin de vie qu’il accompagne, qui ont pour la plupart baigné dans l’Église catholique. « Quand je leur dis, les gens deviennent terrorisés, même si je les aide et les écoute. Je pense que si j’avais été un tueur en série, ça aurait mieux passé », note ce père de famille de 39 ans, marié à une musulmane d’origine africaine. « Je vois bien que c’est leur compréhension de l’islam à travers les médias. »

Mais depuis les attentats à la mosquée de Québec, dont il est un des fondateurs, il reconnaît que le climat a changé. « J’étais traité en terroriste, depuis, je sens qu’on me laisse une chance. »

Étranger en son pays

Prenant part à la discussion, Line Thibodeau raconte qu’elle ne pensait pas se convertir à l’islam au début 2017, un an après avoir épousé son conjoint d’origine algérienne. Elle n’était pas en quête spirituelle, mais avait tout de même une certaine ouverture. « Ça m’est tombé dessus », dit-elle, en racontant qu’un rêve a allumé son étincelle. Le reste — soit la découverte de la religion à travers le Coran et les rencontres — s’est enchaîné naturellement.

Ce qui s’est avéré moins naturel, c’est le changement radical dans les regards posés sur elle. « Je me suis rendu compte de l’intolérance, du mépris qu’il pouvait y avoir. » À l’hôpital, au restaurant, au magasin. Elle remarque le malaise et l’agressivité dans le ton et les gestes.

Le regard des autres femmes est encore plus sévère. « Les femmes québécoises, c’est épouvantable, ça m’a tellement blessée. C’est comme si je les faisais régresser, dit-elle. Bizarrement, la femme baby-boomer me dévisage particulièrement. Une fois sur deux, je me fais regarder de travers par une femme de 60 ans ou plus. »

Line s’est sentie étrangère en son pays, du jour au lendemain, comme si elle n’avait jamais été cette infirmière à la résidence des Frères du Sacré-Coeur, cette mère de famille qui réside à Sherbrooke. « On se retrouve comme déraciné. Je suis pourtant la même personne. Je suis Québécoise, je mange du sirop d’érable et tout ce que tu veux et ça ne changera pas parce que je suis dans un mariage mixte, souligne-t-elle. Et je continue de faire du pâté chinois aux enfants parce qu’ils sont tannés du couscous ! » ajoute-t-elle en rigolant.

Entre l’arbre et l’écorce

Les nouveaux convertis à l’islam ne sont pas toujours bien accueillis dans leur nouvelle communauté. Entre l’arbre et l’écorce, estime Jean-François Therrien, le converti est ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre. « C’est une sorte de purgatoire éternel, dit-il. Être converti, c’est comme si tu avais des comptes à rendre aux Québécois, mais aussi à la communauté musulmane. Il faut être fait fort pour persévérer. » Avant d’ajouter dans un sourire à ses « soeurs » musulmanes : « On ne sera jamais des musulmans de souche ! »

Convertis à l'islam

France : De 1 à 3 % des 4,7 millions de musulmans français

États-Unis : 21 % des 3,3 millions de musulmans américains

Québec : 2 % des 245 000 musulmans québécois

Pour cet homme qui parle et lit l’arabe, qui a produit un mémoire sur Tariq Ramadan et réalisé un pèlerinage à la Mecque, il demeure plus facile de faire sa place. Mais il s’en trouvera toujours pour reproduire à leur insu un certain néocolonialisme. « Lors du pèlerinage à la Mecque, j’ai posé beaucoup de questions à de grands savants d’une littéralité très tranchante et rigoureuse, mais aucunement ajustée au contexte nord-occidental. »

Professeure à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, Géraldine Mossière a pu observer cette situation d’exclusion. « L’islam est une religion prosélyte, et les convertis y sont généralement bien accueillis, mais cela ne va pas jusqu’à l’intégration complète. On n’en fera jamais des membres de la communauté à part entière », dit-elle. C’est une tension qui s’exprime notamment au moment du mariage mixte, où les uns ont peur que les enfants perdent leur identité religieuse, ajoute-t-elle.

Testés à la dure

Conséquence de ce phénomène : l’émergence d’une voix des convertis à l’islam, un mouvement complètement québécois, mais qui demeure marginal. « Ils créent un espace entre les deux et fondent leur propre dynamique communautaire, constate-t-elle. Ils font entendre leur voix de façon de plus en plus affirmée et dissociée des autres musulmans. »

Jean-François déplore cette incompréhension envers les convertis. « Ils ne comprennent pas la profondeur de coeur qui nous a appelés. » Soit. Il a appris l’islam à la dure il y a 20 ans, se souvient de la taloche reçue à l’arrière de la tête pour lui indiquer comment s’asseoir dans une mosquée.

Lucie a aussi été « testée » par sa nouvelle communauté à coups de passages du Coran et de hadiths, évoquant les actes et paroles du prophète. « Moi, je ne pouvais pas répliquer à ça. C’est comme si un joueur de ping-pong était confronté à un boxeur », raconte-t-elle.

Elle a même remis un moment en question son choix. « J’ai été élevée avec de belles valeurs, mais si j’embarque dans quelque chose qui me fait enrager, ça donne quoi ?, dit-elle. J’ai trouvé ma réponse : je ne me suis pas convertie pour les autres, mais pour Dieu. »

Un Dieu qui, au fond, peut prendre la forme qu’on veut, croient les trois convertis. « Je dis souvent aux gens que Dieu est un gâteau qu’on peut manger avec les baguettes si on est bouddhiste, avec les mains comme le font les musulmans ou avec la grosse cuillère en bois du catholique, dit Jean-François Therrien. Qu’importe sa religion, je veux juste que la personne se sente bien quand elle va apparaître devant Dieu au jugement dernier… et qu’elle ait mis toutes les chances de son côté ! »