Rencontrer un «livre vivant» dans les bibliothèques du Québec

Carole Lévis a décidé de devenir un «livre vivant» pour expliquer à quoi ressemble la vie avec un trouble bipolaire.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Carole Lévis a décidé de devenir un «livre vivant» pour expliquer à quoi ressemble la vie avec un trouble bipolaire.

Pendant des siècles, les bibliothèques ont été le temple des livres, puis la vague numérique a fait déferler films et livres virtuels sur leurs rayons. Elles accueillent ces jours-ci les « livres-vivants », des hommes et des femmes qui dévoilent au grand jour les chapitres de leur histoire intime avec la maladie mentale.

Difficile d’imaginer ce que veut dire partager sa peau avec la schizophrénie ou négocier chaque jour avec l’emprise d’un trouble obsessionnel compulsif. Ou de comprendre la dépression tant qu’on ne s’est pas réveillé assiégé par le mal-être.

Plutôt que d’ouvrir un bouquin pour plonger dans une histoire, plusieurs bibliothèques publiques du Québec proposent jusqu’à la fin avril d’effeuiller les pages de vies, de chair et d’os, pour explorer les méandres de la maladie mentale, et de formidables récits de renaissance. Pas moins de 150 personnes, « des livres vivants », se prêteront au jeu de la confidence pour faire fondre les préjugés et jeter un rayon de lumière sur des réalités méconnues.

Lors de rencontres de 15 minutes, le public pourra s’intéresser à des histoires de courage dignes de romans, aux chapitres de vies réelles qui dépassent la fiction. Comme celle de Maïté, « livre-vivant » qui a choisi d’intituler son chapitre « To be or not to be polaire », ou celle de Julie, « Ça mange quoi un trouble psychotique en hiver ? », ou de Carole : « Tout peut arriver ! ».

« Quand j’ai entendu parler des livres-vivants, j’ai su que c’était pour moi », explique Carole Lévis, dont l’histoire pourrait remplir une brique sur la résilience.

Enfance malheureuse, grave accident de voiture à 19 ans, harcèlement et accident au travail : déclarée invalide, elle sombre dans une dépression majeure et aboutit à l’hôpital. Cinq ans passeront, sans l’ombre d’un début de guérison. Jusqu’à ce que quelqu’un l’aide à négocier avec son mal-être. Fin quarantaine, elle apprend finalement que les montagnes russes de son humeur relèvent d’un trouble bipolaire, une des séquelles de son accident. « Oui, un accident peut exacerber cela », dit-elle.

Déplacer des montagnes

En janvier dernier, une nouvelle tuile s’abattait sur elle. Les doigts de la main gauche sont devenus bleus, un caillot s’étant logé dans sa main. Opération d’urgence pour un grave anévrisme de l’aorte. Même avec son bras encore amoché, elle renaît chaque jour un peu plus. « Il y a trois ans, je me serais laissée aller. Plus maintenant. Avec un seul bras, je peux déplacer des montagnes ! »

Comment on se sent quand on devient un livre-vivant, en tête-à-tête avec des étrangers ?

« Je pense que j’ai ouvert des portes à des gens qui vivaient des choses semblables. Ça peut aider des parents, des amis touchés par la maladie mentale, ou des gens curieux d’apprendre. J’aurais tellement aimé qu’on fasse cela pour moi, dit-elle. Je le fais pour les autres. »

En 2017, l’accès aux « livres-vivants » a permis 750 rencontres dans 13 villes du Québec. Cette année, des bibliothèques vivantes se tiendront dans une trentaine de villes du Québec, notamment le samedi 24 mars dans plusieurs bibliothèques à Longueuil, Boisbriand, Sherbrooke et, plus tard en avril, à Québec.

« Le but est de démystifier la maladie mentale en parlant avec de vraies personnes qui ont vécu ces situations », explique Michèle St-Jacques, de l’Association québécoise pour la réadaptation psychosociale du Québec (AQRP), qui a fait tandem avec l’Association des bibliothèques publiques du Québec pour créer l’événement « À livres ouverts ».

« Et moi, dit Carole, ça me permet de continuer à grandir. Encore. »