La mobilité pour favoriser le développement social

Représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies pour les migrations internationales, Louise Arbour espère un changement de paradigme. Au moment où les négociations du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières battent leur plein, elle estime primordial d’aborder les enjeux migratoires à l’aune de leur potentiel.

Vous êtes à contre-courant des discours qui voient la migration internationale comme un problème, vous y voyez plutôt un moteur de développement. Pourquoi ?

Les Nations unies se sont déjà positionnées en ce sens. Avec les Objectifs de développement durable adoptés en 2015, on a établi que la migration sûre, ordonnée et régulière contribue au développement et doit être utilisée pour réduire les inégalités. En 2016, la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants [...] a préconisé de se doter de mécanismes en ce sens. Ensuite, il y a une dislocation entre la réalité et la perception.

Il faut changer la perception en ramenant des données économiques, démographiques, scientifiques pour orienter le débat vers des solutions ancrées dans la réalité. Bien gérée, la mobilité humaine est un facteur de développement. Mal gérée — ce qui est le cas aujourd’hui —, elle amène les situations chaotiques que l’on connaît.

Vous portez une attention toute particulière aux termes utilisés en matière de migration. Pourquoi ?

Le fait de recourir à de mauvais termes valide certaines perceptions. Dire que des migrants en situation d’irrégularité sont des migrants illégaux, ça évacue la source de l’irrégularité. Entre illégal et criminel, la confusion est facile. Ça évoque les passeurs, les faux passeports…

La majorité des personnes en situation d’irrégularité sont entrées régulièrement sur le territoire ; par exemple, une femme avec un visa d’étudiant d’un an, qui trouve un emploi à la fin de ses études et reste six mois de plus.

Ce n’est ni violent ni dangereux. Il faut changer le discours, en contrepoids à ceux qui tirent profit des perceptions erronées qui résonnent dans l’opinion publique sur des questions identitaires et culturelles.

En recourant au terme « migrant », crée-t-on un amalgame entre ceux qui fuient et ceux qui émigrent par choix, associés aux migrants économiques ?

Aujourd’hui, on distingue les réfugiés des autres migrants, car ils sont protégés par la Convention [de 1951 relative au statut de réfugié, dite Convention de Genève]. C’est justifié par les causes de leur déplacement : la persécution implique un déplacement involontaire. Mais je ne pense pas que ce soit utile pour développer des politiques en matière de migrations. Il faut se demander ce que c’est que le choix. Partir pour donner la chance à nos enfants d’accéder à l’éducation : est-ce un choix ?

La notion de migrant économique recouvre tout un éventail : des investisseurs nantis qui achètent des condos, des gens qui quittent un pays où ils ne sont pas persécutés, mais où ils n’ont aucun avenir. C’est tout ça, les migrants dits économiques. Le problème du choix, c’est que ça évoque le mérite. Et je ne pense pas que ce soit un concept utile.

Le Pacte mondial en cours de négociations doit être adopté en décembre 2018. Quelles avancées pourrait-il permettre ?

Je vois ça comme le Sommet de la Terre à Rio, en 1992, et les Accords de Paris adoptés en 2015. Rio fut le début d’une grande conversation sur l’environnement, qui a continué à évoluer pendant des décennies.

Là, c’est le début d’une conversation sur la mobilité humaine. Un sujet sur lequel les États sont très chatouilleux, gardiens de leur souveraineté, mais qui implique inévitablement l’interdépendance. Il faut donc créer une atmosphère de coopération.

Sur le plan juridique, le texte sera non contraignant. Quel poids aura-t-il ?

Certains peuvent se demander si ça vaut la peine, mais parfois, il vaut mieux miser sur une volonté de coopérer que sur des instruments contraignants. Il existe par exemple une convention sur le droit des travailleurs migrants qu’aucun pays occidental n’a ratifiée. On peut prendre dix ans à négocier un texte contraignant, mais qui finalement n’a pas d’impact dans la réalité.

L’idée, ici, est d’instaurer des mécanismes de négociation. C’est le début d’une infrastructure encourageant la coopération entre États pour mieux gérer ce qui autrement va se faire de manière chaotique. Ce Pacte mondial est un point de départ. Voilà dix ans, on ne pouvait même pas aborder ce genre de sujets. Les États démontraient beaucoup de volonté pour la mobilité des biens et des capitaux, mais pas humaine. On peut donc être optimistes d’être rendus là. Il faut voir ça comme un jalon.

L’apport de la mobilité humaine pour les pays d’origine et d’accueil est-il considéré à sa juste valeur ?

Pas toujours. Prenez par exemple les transferts d’argent. Aujourd’hui, 258 millions de migrants dépensent 80 % de leur revenu dans leur pays d’accueil et renvoient chez eux 15 % — soit trois fois l’aide officielle que les gouvernements les plus riches envoient vers des pays plus pauvres.

80 %
Aujourd’hui, 258 millions de migrants dépensent 80 % de leur revenu dans leur pays d’accueil et en renvoient chez eux 15 % — soit trois fois l’aide officielle que les gouvernements les plus riches acheminent vers des pays plus pauvres.

Cette aide provient des impôts, donc des contribuables. Cette contribution a un impact énorme sur le développement international. Sur ce dossier-là, on pourrait faire des progrès. Notamment sur le coût trop élevé des transferts. Il n’y a aucune raison que cela coûte 7 % d’envoyer de l’argent du Canada au Kenya, par exemple. Mais souvent, on se heurte, là encore, à des perceptions erronées.

En continuant à mettre en avant ce type de données, j’espère qu’on va changer la perception dans l’opinion publique, qui influence les décideurs politiques.


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